[Portrait] Jakob (Jacques) Oferman : Varsovie, Paris, Cluny, Auschwitz – Jasmine Denogent

Jakob est né à Varsovie le 21 Juillet 1896. Né dans une famille juive, il est élevé de façon traditionnelle avec ses dix frères et sœurs, mais sans fanatisme religieux.

Jakob quitte l’école assez jeune et apprend le métier de tailleur, où il réussit et se fait un nom. Il épouse, le 3 février 1919, une jeune femme du nom de Glika Bajgelman. Le couple a alors deux enfants : un garçon, Lejbus, né le 14 février 1922 et une petite fille, Chana, née le 21 février 1927.

Peu de temps après la naissance de Chana, Jakob décide de quitter la Pologne pour rejoindre la France. En effet, la famille est victime du climat antisémite. Depuis la Révolution, la France est connue pour être le pays qui a  donné la citoyenneté pleine et entière aux Juifs, et c’est ainsi qu’en mars 1929, Jakob, arrivé en mai 1928, fait venir sa famille et l’installe à Vincennes. Leur volonté de s’intégrer est évidente ;  en effet, Chana est très vite appelée Annette et Lejbus -son frère aîné- Léon. Jakob se fait lui-même appeler Jacques.

002Passeport de Jakob Oferman[1]

Lui qui s’intéresse à la littérature et aux arts sort et fréquente un milieu artistique, va au théâtre, à l’opéra… Il laisse aussi le souvenir d’un homme infidèle à son épouse. C’est pourquoi, en 1938, le couple finit par se séparer. Léon choisit de rester avec sa mère tandis qu’Annette suit son père. La séparation est due à la décision de Jacques de s’installer avec une autre femme : Fanny Rotbart. Ils se rencontrent dans son atelier et s’installent dans un logement beaucoup moins confortable.

L’entrée en guerre et l’occupation

Lorsque la guerre est déclarée, ils sont de retour  à Paris après des vacances dans le Jura. Jacques se porte volontaire en 1939 pour défendre la France dans la Légion des Volontaires étrangers et n’est appelé que tardivement, en mai 1940. Mais il n’a pas l’occasion de combattre puisque la France signe l’armistice au mois de juin de la même année. ll est démobilisé le 10 septembre.

Toute la famille se retrouve alors à Paris, et subit la législation antisémite qui se met en place. En octobre 1940, le statut des Juifs réclame leur recensement et il semble que Jacques choisit de de ne pas se déclarer. Il reste donc à Paris mais se tient sur ses gardes.  Au printemps 1941, Fanny tombe enceinte de lui. Leur fille, Claudine, voit le jour le 13 décembre 1941.

Assigné à résidence à Cluny

Peu de temps après, le 3 janvier 1942, Jacques gagne la zone libre. Mais il est arrêté par les autorités françaises et assigné à résidence à Cluny. Il habite alors au n°4 de la rue Prud’hon, dans un petit appartement, et entre vraisemblablement en contact avec certains membres de la résistance locale.

003Jakob Oferman, photo de son passeport[2]

Au printemps 1942, il organise l’arrivée de Fanny, Annette et Claudine. Un peu plus tard, un évènement marque la famille réfugiée à Cluny ; Léon, le fils aîné de Jacques, est arrêté le 8 novembre 1942 à Paris. Léon sera plus tard livré aux autorités Allemandes et déporté pour Auschwitz dont il ne reviendra pas.  La correspondance entre Jacques et Léon montre que la famille  vit discrètement et plutôt modestement. Mais en novembre 1942, après l’invasion de la « zone libre » par les Allemands, Jacques est inquiet. Bientôt, les Juifs de Cluny doivent se faire enregistrer pour que soit apposée sur leur carte d’identité la mention « JUIF ». Son statut d’assigné à résidence l’oblige à se déclarer à la mairie le 14 janvier 1943. Mais à partir de cette date, il loue clandestinement une chambre où il va dormir de temps en temps.

L’arrestation

Les circonstances de l’arrestation sont floues. Le matin du 14 février 1944, la troupe allemande pénètre dans Cluny et barre les principales sorties. Les soldats allemands traquent les résistants locaux. Jacques est alors recherché mais il n’est pas arrêté ce jour-là, car il a trouvé une cachette efficace. Cependant, sans doute victime d’une dénonciation de la part d’une ancienne maîtresse désireuse de se venger de lui, le soir du 27 février 1944, la Gestapo se présente. Elle a en main une photographie qui lui permet d’identifier Jacques. Celui-ci est donc transféré à la prison de Montluc à Lyon où il est interrogé par les services de Klaus Barbie, puis envoyé à Drancy le 21 mars 1944.

D’Auschwitz à Bergen-Belsen

À Drancy, Jacques retrouve Fanny et des amis, et ils sont tous déportés dans le même wagon pour Auschwitz, le 27 mars 1944. C’est la dernière fois qu’ils se verront ; à leur arrivée, ils sont affectés à des commandos de travailleurs différents. Jacques est examiné le 5 avril 1944 par les médecins d’Auschwitz et transféré au commando de Golleschau le lendemain pour travailler dans une cimenterie. On perd ensuite sa trace après le 18 janvier 1945, à la dissolution de son commando. Il est libéré le 15 avril 1945 du camp de Bergen-Belsen, son retour est annoncé dans le journal et lu par ses proches. Mais il ne revint jamais. Il fut vraisemblablement trop affaibli par le typhus et les épreuves qu’il avait traversées, et décéda sur place, le 21 avril 1945. On ignore où son corps est enterré.


[1] Archive privée, famille Rotbart.
[2] Archive privée, famille Rotbart.

Jasmine Denogent avec l’aimable participation de Karinne Rullière, historienne et biographe de la famille Oferman-Rotbart.

3 réflexions au sujet de « [Portrait] Jakob (Jacques) Oferman : Varsovie, Paris, Cluny, Auschwitz – Jasmine Denogent »

  1. Merci pour cet article qui retrace bien la vie de mon grand-père. Sans le travail extraordinaire qui a été fait, des pans entiers de l’histoire de ma famille seraient restées dans l’oubli, car moi même je n’avais que des informations parcellaires.
    A la lecture de cet article, je retiens qu’un humain peut avoir du courage en quittant tout pour sauver sa famille, puis faire preuve de grandeur d’âme en s’engageant pour libérer le pays dont il partage les valeurs… et dans le même temps, voir la ligne de sa destinée courbée par la faiblesse de la chair.
    On n’est bien peu de chose 🙂

  2. Merci Jaz de nous avoir fait vivre l’histoire de Jakob qui doit ressembler à tant d’autres.
    Es-tu allé voir l’appartement au 4 Rue Prud’hon? Est-ce qu’il existe encore?
    Continuez toutes et tous à nous faire vivre ces moments douloureux pour qu’on ne les oublie jamais…

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