[Rencontre] Simha : récit d’une rencontre lumineuse – Marie Jaquemin

Mercredi 10 mai 2017, 10h10 : La pause a sonné : je m’arme de mes affaires et attrape mes amies au passage pour me rendre dans le bâtiment J. Aujourd’hui, je n’irai pas en sport, aujourd’hui est un jour particulier. Tandis que mes pas me portent presque d’eux-mêmes à destination, mes souvenirs ressurgissent : le train, la pluie sanglotant sur Düsseldorf, les sourires. L’image de nos hôtes, lumineux, bienveillants, s’impose à moi. Ces hôtes qui avaient accueillis à bras ouverts ces 5 Françaises aux traits tirés et aux mèches ruisselantes d’eau de pluie. Je me souviens de la projection du film dans ce mémorial aux chaises inconfortables. Je me souviens de l’errance dans la ville déjà parée pour les fêtes de Noël à la recherche d’un restaurant qui accepterait nos estomacs affamés. Je me souviens de cette rôtisserie, de cette banquette où nous nous étions serrés, des discussions passionnées en trois langues différentes, des rires. Enfin, je me souviens des « Au revoir, à bientôt à Cluny ! » que nous avions alors prononcés, encore toutes chamboulées de cette rencontre comme il y en a peu dans une vie. J’étais rentrée chez moi, enivrée de cette nouvelle expérience et je me disais : « quelle chance j’ai eue ! ». Mais aujourd’hui, nos promesses se sont concrétisées : la chance que j’ai eue, que nous avons eue, nous pouvons la partager. Aujourd’hui, nous sommes ce jour particulier, ce jour du « à bientôt à Cluny ! ».

Me voilà devant le bâtiment, je jette un coup d’œil à ma gauche où j’aperçois M. Diry en grande conversation avec 3 personnes. J’y reconnais Jérôme Blumberg et dans ma tête se superpose à son visage, les souvenirs de lui, dégoulinant à nos côtés sous la pluie allemande. Je souris intérieurement et spontanément, je me mets à sourire. « Bonjour ! », je lance avant de pousser la porte. Je suis heureuse d’être là. Les visages autour de moi sont nombreux, interrogatifs. Nous arrivons dans la salle, vite freinées dans notre élan par C.Clergue qui veille au grain : il s’agit de pointer chaque personne présente. Enfin nous entrons. J’entraîne à ma suite mes amies et nous nous installons au troisième rang. Je regarde autour de moi. Les chaises se remplissent peu-à-peu, toujours en commençant par le fond -la fierté des lycéens ne change pas- et partout, c’est l’effervescence. Face à nous, les chaises dédiées aux intervenants ainsi que celles prévues pour la délégation Matricule sont encore vides. Sur les murs sont accrochés les panneaux réalisés par les élèves. La Centrafrique, les Pygmés Aka, Israël, Düsseldorf, les thèmes sont variés, à l’image de la vie plus que mouvementée de notre invité d’honneur. Le silence se fait, les intervenants s’installent, C. Girbig nous fait signe, à Marie et moi -l’autre Marie-, de nous approcher. Nous serrons la main de Jérôme et Simha qui nous sourient avec chaleur. Nous retournons nous asseoir, on commence.

Tout d’abord, notre proviseur fait le discours d’usage. D’usage oui… mais pourtant. Son discours de bienvenue et ses quelques mots de remerciement résonnent d’un ton particulier. Nous sourions tous quand il nous parle de « rencontre exceptionnelle », oui nous sourions tous, et pourtant, nous le pressentons déjà : cette rencontre sera effectivement « exceptionnelle ». Le rire communicatif de cet homme que la plupart ne connaissent pas encore nous le confirme et en silence nous opinons. Puis, C. Girbig, enthousiaste comme nous la connaissons, offre une introduction passionnée et sincère, les yeux pétillants. Elle nous fait le récit de cette rencontre inopinée qui l’avait amenée, presque par hasard, à corriger les sous-titres allemands d’un film dont elle avoue sans problème « être tombée amoureuse ». Touchante, elle réussit à ouvrir la curiosité des plus blasés ne serait-ce que par l’admiration sans bornes pour cet homme qu’on devine en elle. Elle donne alors la parole à notre petite délégation Matricule, composée de 5 élèves, animateurs volontaires de la rencontre. Ainsi, Rivka, Jasmine, Arthur, Cloé et Thomas présentent rapidement tour-à-tour les projets passés, présents, et futurs de notre groupe. Je coule un regard discret vers l’homme du jour. Attentif, Simha Arom, 86 ans, suit le récit de mes camarades d’un air bienveillant. Je songe à ce que je sais de lui : juif né à Düsseldorf, forcé de fuir en France il aura finalement fait carrière dans la musique pour atterrir en Centrafrique dans le but d’enregistrer ces musiques d’ailleurs, si éphémères. Aujourd’hui considéré comme expert de la musique Centrafricaine, cet ethnomusicologue est le « maître » de beaucoup. Je revois alors cet homme joyeux au rire franc que j’avais découvert en novembre, cet homme passionnant et drôle qui avait su tant nous faire rire lorsqu’il avait découvert avec effroi le végétarisme de C. Girbig.

Pourriez-vous définir le terme d’ethnomusicologue ?

La première question est lancée. Simha sourit et s’empare alors de la réponse. C’est une définition floue, et les divergences sont nombreuses au sein même de la communauté des ethnomusicologues. Avec humour, Simha affirme faire partie des « ethnomusicologues purs et durs » et reprend le mot à sa racine étymologique. Mais au-delà des différents sens, on sent en lui cet amour passionné de la musique et ses yeux brillent lorsqu’il mentionne ses travaux en Centrafrique : « C’est un pan de l’Histoire de l’Humanité qui se perd », ajoute-il avec émotion. Finalement, on comprend que le métier d’ethnomusicologue consiste simplement à sauvegarder ces musiques qui disparaissent avec les générations. Une si noble tâche.

Voilà le tour du tour de table, les intervenants prennent la parole à tour de rôle et exposent brièvement leur vie :

-Jérôme Blumberg, réalisateur du film et plus généralement, cinéaste de documentaires : il entre en 1978 au CNRS où il rencontre Simha.

-Julia, ancienne élève de C. Girbig et monteuse de documentaires. Lors d’un stage dans une société de production, elle rencontre l’équipe du film qui recherche quelqu’un pour traduire le film en allemand. Elle pense alors spontanément à son ancienne prof du lycée : comme quoi, la vie…

-Gabriel Chabanier, producteur du film : après une période difficile, il s’est fait recruter dans la même société que Julia et c’est là qu’il l’a rencontrée. Sa femme, élève de Simha, est également ethnomusicologue et lorsqu’il parle d’elle, c’est la fierté qui transparaît dans sa voix émue.

Aie, la question qui fâche : la distribution du film dans les salles. Le producteur confesse que ce n’est pas facile, à part les festivals, les portraits d’ethnomusicologue n’intéressent pas grand monde…

Qu’est ce qui vous a amené en Centrafrique ?

Et revoilà les étoiles, ces étoiles dans les yeux de Simha qui pétillent de tous leurs feux. On touche incontestablement à son sujet préféré et sur ses lèvres s’étire un sourire. Il commence son explication et on imagine ce Simha encore tout jeune, musicien corniste de l´orchestre symphonique de la Radio de Jérusalem à qui on propose un poste en Centrafrique. Il raconte l’hôtel, par la fenêtre duquel il assiste presque malgré lui à un concours de musique des différentes ethnies dès le lendemain de son arrivée en Centrafrique. Il est très intéressé par ces musiques populaires, traditionnelles, il les trouve « remarquables ». On est alors en décembre 1963 et une intuition tenace chatouille Simha :  « elles vont se perdre ! ». C’est cette intuition qui le pousse, lors de son entrevue avec le président, à transformer sa mission. Venu à la demande du président pour créer un orchestre, Simha propose alors de s’intéresser plutôt aux musiques déjà existantes, musiques qui le fascinent déjà. Pari risqué, pari osé, mais pari réussi puisque le président, au lieu de le renvoyer sans ménagement lui répond solennellement : « C’est un homme comme vous que j’attendais. » et Simha de répondre : « Me voilà. » Les rires emplissent la salle lors du récit de ce cours échange, pour le moins cocasse. Simha reprend son souffle en souriant. Il a le regard de celui qui a raconté cette anecdote un million de fois mais qui ne s’en lasse pas. Comment le pourrait-il ? Ces quelques mots ont changé sa vie, et il le sait. Ces quelques mots lui ont permis d’accomplir ce qu’il n’avait même pas osé rêver, et il le sait. Il reprend. La Centrafrique est composée de plus de 100 ethnies différentes, elles-mêmes composées de sous-groupes ethniques et il n’y a pas deux sous-groupes ethniques qui ont la même musique. Le mot « ethnomusicologue » prend tout son sens. Face à l’ampleur de la tâche, le président munit Simha d’une camionnette 2CV passe-partout dans la brousse africaine ainsi que de la « rolls des enregistreuses » pour se rendre dans les campagnes afin d’enregistrer les musiques traditionnelles. « M. le Président, vous me comblez. ». Simha cligne des yeux, ému par le souvenir de ce président qui lui avait fait assez confiance pour lui donner carte blanche pour sauvegarder ces musiques ainsi que le budget pour le faire correctement.

Jérôme l’interrompt en riant : «Tu racontes le film là ! » mais la répartie ne se fait pas attendre : « Le film raconte ma vie, je raconte ma vie ! ». À nouveau les rires retentissent. Il flotte dans l’air une odeur de bonheur ému face à cet homme qui fait le récit de sa vie si naturellement, tout en simplicité.

Quelles sont les différences entre la musique traditionnelle africaine et la musique occidentale ?

Le sérieux est revenu, à présent c’est le musicien qui parle, l’expert. La musique africaine se caractérise par le fait qu’il n’y pas de compositeur à proprement parler, elle est construite autrement. Il faut être sur le terrain, rencontrer les gens, « créer le contact par la musique ». Tout passe par le regard, la qualité du contact est rendue possible par cette même passion, cette même importance accordée à la musique que l’on lit dans les yeux de son prochain. Bien sûr, il y a les interprètes, mais ils oublient la moitié, en comprennent le quart. Les yeux sont à la base de toute communication. Simha nous scrute de ces grands yeux chaleureux et je songe alors à cette phrase célèbre : « Les yeux sont le miroir de l’âme. » Il cherche ses mots, comment nous expliquer simplement, à nous, pauvres néophytes. Une idée lui vient, je le vois dans ses yeux, les yeux toujours et encore. Les siens sont tellement expressifs. Il cite un article qu’il a écrit : « Les musiciens africains : des cartésiens qui s’ignorent. ». Je m’interroge, comment une musique peut elle être cartésienne ? Il s’explique. La musique africaine est ultra-rationnelle, mathématique : « c’est toujours la même chose, et pourtant, c’est jamais la même chose ». C’est une phrase qu’il prononcera beaucoup, plusieurs fois, je sens que ce mystère le fascine. Il continue. Il y a une part d’improvisation par période. « J’ai passé 25 ans à essayer de comprendre. » Derrière chaque musique, il existe un « squelette » dont ils ne connaissent même pas l’existence, imprimé dans leur cerveau. Face à nos regards perplexes, il nous propose un exemple, tiré d’un souvenir qui le fait sourire. Les Pygmées Aka, un peuple profondément poli l’a beaucoup marqué. Il avait, une fois, tenté de reproduire la musique qu’ils lui présentaient. Mais lorsqu’il avait demandé, sûr de lui et malgré les regards peu enthousiastes qu’ils lui lançaient : « C’est ça ? » Ils avaient simplement répondu, et ce malgré la politesse qui les caractérisaient : « C’est un peu ça… ». En effet, il n’y a pas que le rythme qui compte, et c’est ce qu’il avait appris ce jour-là, mais également les différentes couleurs du son, l’endroit où l’on tape sur le tambour…

Girbig se lève, prend le CD et souffle quelques mots à l’oreille du conteur. Simha réfléchit quelques secondes et demande la 5ème plage. C. Girbig s’éloigne pour mettre en route l’enregistrement tandis que le musicien nous explique son choix. C’est la musique « après avoir tué un éléphant ». La précision nous fait sourire. Il continue. La vie de communauté est ritualisée par la musique. À chaque circonstance correspond un ensemble de chants qui correspond à une structure rythmique et une danse. Ceux-ci sont indissociables et c’est pourquoi ils sont réunis sous un seul et même terme : « monzoli». J’écris ce mot sur ma feuille et le raye. J’ai conscience que la retranscription que j’en fais doit être affreuse. Simha répète encore une fois ce mot aux sonorités étrangères et dont je n’arrive pas à fixer l’orthographe. Je soupire intérieurement et l’entoure tout de même : tant pis pour la fidélité orthographique.  La musique se lance. C’est beau, c’est différent. Simha fait signe de couper la musique après quelques minutes et reprend son explication minutieuse. Chaque initiation est accompagnée par une musique particulière, des instruments particuliers… Il ajoute également que la musique de rituel n’est pas la même que la musique de divertissement. Je m’imagine une vie rythmée par la musique, et cela me fait penser à l’usage de la musique dans les films : à chaque moment de vie son thème particulier.

Comment est né le film ?

« Le film est né de l’amitié, c’est un film de copains », répond Jérôme avec un sourire dans la voix et dans les yeux. Il a grandit avec des parents qui connaissaient un nombre incalculable de blagues juives, tout comme Simha. Cette amitié s’est forgée naturellement, dans la convivialité, dans le respect mutuel. Simha lui avait d’ailleurs d’abord demandé de filmer ses petits ateliers, retransmis sur Arte. Puis, un jour de l’année 2010, presque par hasard, Simha lui raconte son enfance. Jérôme est pris au dépourvu, lui qui pensait tout connaître de cet homme, découvre ce petit garçon courageux dont l’histoire fait frémir. Je me souviens de cette histoire, ils en avaient parlé en novembre. Jérôme avait alors expliqué en riant avoir eu toutes les peines du monde à convaincre son ami de faire un film sur lui. Le scénario s’est élaboré à partir du film écrit par Simha : « La fanfare de Bangui » -fanfare qu’il n’a donc finalement pas créée, ce qu´il a créé, c´est une chorale, et un musée de la culture et de la musique du pays.

La conversation s’oriente vers Moissac et la maison d’enfants : le passé douloureux de Simha. Il nous dit y avoir passé 2 ans et une tristesse discrète voile ses yeux. « On oublie jamais ». Ses yeux s’emplissent de larmes et nos cœurs se serrent à la vision de cet homme qui a grandit trop vite, trop fort et dont les blessures du passé sont toujours à vif. J’aimerais que la compassion, la tendresse qu’il nous inspire le réconfortent, j’espère qu’il la lit dans nos yeux, à tous, autour de lui. Il se tourne vers la délégation Matricule :« J’aime beaucoup ce que vous faites ». Et là, tout prend sens, ces articles que nous avons parfois eu un mal fou à écrire, l’horreur que l’on découvre chaque jour un peu plus en fouillant dans les passés, tout prend sens. Tout prend sens face à cet homme, qui, malgré l’émotion qui l’éraille, le passé qui l’étouffe, nous offre généreusement ces quelques mots. Cet homme qui, malgré les blessures, malgré les pertes, a suivi son rêve de musique. Cet homme qui, aujourd’hui, nous sonde de ses grands yeux chaleureux et sait nous faire rire et vibrer en parlant avec passion de ces musiques d’ailleurs. Les larmes ont disparu, mais la tristesse est toujours là, blottie au fond des yeux. L’émotion nous étreint et le conteur reprend avec calme. Dans cette maison, il a appris le français en moins de 3 mois : on ne parlait que le français, c’était la règle. Règle qu’il avait rapidement et durement intégrée lorsque, dès le premier jour, il chercha à communiquer avec son frère en allemand tandis que celui-ci lui répondait en français. Les 6 premières semaines, il ne fit que pleurer. J’imagine ce petit garçon, perdu et j’ai de la peine pour ce petit être. C’est sans compter sur Simha, nous faisant rire en nous montrant qu’il avait alors appris « l’accent », il est si humain. Les « chefs » avaient tout prévu pour vider la maison en cas de besoin. Devant la menace allemande, ils fabriquent des faux-papiers et envoient le jeune Simha dans un lycée Technique. Il nous avoue s’y être montré « très mauvais ». Il était confiné toute la semaine dans ce lycée, pour sa sécurité. Toute la semaine, sauf le jeudi et le dimanche. Le jeudi, la fille de ses correspondants venait le chercher à bicyclette et l’emmenait au cinéma voir 3 films les uns après les autres. Elle adorait le cinéma. Le dimanche, il allait manger chez les parents, des résistants qui écoutaient la radio de la BBC. « Je n’ai pas gardé un bon souvenir de l’internat. ». Il ajoute ensuite avec une pointe d’ironie que l’Éducation Nationale lui a certes accordé son certificat d’études, mais sous le faux-nom qu’il utilisait alors (Fred Aubert), et malgré ses requêtes des années après, refuse de lui accorder ce diplôme sous son nom actuel. Déjà à l’époque, l’Éducation Nationale s’illustrait par sa logique à toutes épreuves.

Auriez-vous des conseils pour de futurs cinéastes ?

Les professionnels se regardent, un air interrogateur peint sur le visage. De la curiosité, faire des stages dans l’audiovisuel, profiter des rencontres, des opportunités sont les idées qui fusent d’abord. Julia affirme avec aplomb : « Il faut oser. ». Jérôme ajoute avec enthousiasme : « Si vous voulez faire un film, faîtes-le ! Aujourd’hui, c’est infiniment plus accessible. » Il en profite pour rappeler la recette d’un bon film selon Spielberg qui se compose de 3 ingrédients essentiels :

1) A good story
2) A good story
3) A good story

Je ne peux m’empêcher de sourire, mes commissures se relèvent d’elles-mêmes : voilà des gens qui savent vous donner le sourire, presque par accident.

Après les conseils aux cinéastes, on s’intéresse aux futurs ethnologues. « C’est un beau métier, répond Simha, un très beau métier. » Arthur, journaliste au taquet, enchaîne : « un métier qui demande de l’ouverture ? ». Simha prend un air amusé. Il ironise : « Ah bah, si vous n’aimez pas les gens différents de vous… ». Un rire sonore emplit la salle. Il se lance alors dans une leçon de vie, lui qui a tant vécu témoigne pour nous, lycéens, à l’aube de notre vie. Je me sens comme son élève. Lui qui a parlé l’allemand, le flamand, le français et enfin l’hébreu, nous avoue timidement sous le regard mi-sévère mi-rieur de nos professeurs « ne pas avoir appris grand chose dans les écoles ». « J’avais fais des choses », dit-il encore. Tout comme pour les cinéastes, il rappelle l’importance de la détermination : « Il faut le vouloir. » Incroyable, il réussit même à glisser une référence à notre tout jeune président Macron en exemple.

« Ce film, c’est un film sur la résilience. On part du mauvais pied, mais on rétablit l’équilibre. » Un sourire triste traverse son visage, puis la détermination revient : « pour faire quelque chose, il faut le vouloir. » Ses mots résonnent dans ma tête, leur saveur particulière flotte et s’infiltre dans mes pensées. Cet homme sait toucher les gens, les esprits, les cœurs.

« J’aime la difficulté », clame-t-il fièrement à propos de ces 20 ans de travail à tenter de comprendre la musique africaine. Ces années -les plus belles de sa vie- lui ont permis de comprendre certains points, en décortiquer d’autres mais, il le confesse sans peine : « Je n’ai pas tout compris. ». Son air penaud provoque l’hilarité, il est tellement attachant.

Arthur en profite alors pour rebondir sur le sujet de la Géorgie, où Simha a également travaillé en 2006. Celui-ci réfléchit quelques instants et c’est de nouveau la passion qui l’enflamme. Une écriture unique, une langue unique, une musique unique, cette culture fascinante ne pouvait que l’attirer. Alors il recommence, fouille, enregistre, décrypte. Il cherche et recherche la clef de l’harmonie de cette musique qui le questionne mais… «Vous savez quoi ? J’ai pas compris. ». Encore une fois, des mystères lui restent malgré tout opaques. Loin de s’apitoyer sur son sort, loin de cet égocentrisme typiquement occidental, il s’en amuse, il en sourit, il nous en faire rire. Quelle belle personne, quelle personne extraordinaire.

L’heure de la fin arrive : les estomacs grondent, le fond dissipé s’agite, il est temps de clôturer la rencontre. Je suis un peu surprise, je n’ai pas vu le temps passer. Jérôme exhorte Simha à raconter une de ses nombreuses blagues juives pour conclure la séance, nous l’encourageons avec enthousiasme. Il se racle la gorge, fouille dans sa mémoire, nous sommes pendus à ses lèvres, bouillonnant d’impatience. Enfin, il se lance :

« Deux mendiants juifs discutent devant la résidence d’un des barons de Rothschild… 
– N’insiste pas, ils ne sont plus ce qu’ils étaient. Tout à l’heure j’ai pu jeter un coup d’œil dans une de leurs chambres, ils étaient à deux pour jouer sur un seul piano. »

La réaction de la salle n’est pas unanime, la moitié rit, la moitié est perplexe. Des chuchotements s’élèvent tandis que les plus rapides expliquent à leur rangée la chute de la blague. Je fais de même devant les yeux interrogatifs de ma voisine qui semble totalement perdue. Je souris intérieurement, décidément, l’élection de Macron a l’air de l’avoir vraiment marqué.

Devant ce demi-échec, le public réclame un deuxième essai que Simha nous accorde, fier de sa blague, le sourire aux lèvres :

« Deux juifs se retrouvent après un long moment. L’un deux s’exclame :
« -Je t’ai dis que je sais à présent parfaitement parler anglais ?
-Ah bon ? Mais montre moi, je t’écoute !
-Ja.
-Mais c’est de l’allemand ça tu sais…
-Oh ! Je ne savais pas que je parlais aussi l’allemand ! » 

Cette fois-ci la vague de rire emporte toute la salle et la fierté de Simha se lit sur son visage. On ne l’arrête plus, il en a encore une autre en stock, la dernière pour la route :

« Deux juifs sont dans un bar, à négocier en compagnie d’un ami à eux. L’un vend la Tour Eiffel, l’autre cherche à la lui acheter au meilleur prix. Après une heure d’âpres négociations, ils réussissent à se mettre d’accord. L’acheteur sort son carnet de chèque et demande un stylo au vendeur. Le troisième, qui n’avait rien dit jusqu’ici, explose alors :

« Mais ! Je ne vous comprends pas ! Toi, dit-il en s’adressant à l’acheteur, tu sais bien qu’il ne possède pas la Tour Eiffel, il ne peut donc pas te la vendre… et toi, dit-il en s’adressant à l’autre, tu dois bien avoir conscience qu’il te signe actuellement un chèque en bois. Alors dîtes-moi, qu’est ce que vous gagnez dans l’affaire ? Et l’acheteur de lui répondre, en rebouchant le bouchon :  «  Je gagne son stylo. »

Une deuxième fois, les rires emplissent la salle. Midi sonne, et le brouhaha étouffe les derniers mots de C. Girbig qui tente tant bien que mal de remercier tout le monde pour sa participation. Je me lève, des sourires plein la tête, et me laisse emporter par le flot d’élèves, en quête des bus.

Mercredi 10 mai, 18h55 : Je me tiens devant le théâtre, de nouveau accompagnée par mes fidèles compagnons. Nous saluons nos professeurs, puis gravissons les marches du cinéma de Cluny. Nous arrivons dans le hall où nous sommes accueilli.e.s par C. Clergue, qui s’est improvisée conservatrice d’un jour. En effet, parsemées dans le hall sont exposées les photographies de Léa Aujal, ancienne Matricule. Nous voguons d’une œuvre à une autre et admirons le talent de notre camarade. Expressives, ses photographies me touchent en plein cœur. Après avoir admiré les œuvres, nous nous munissons d’un ticket et allons nous asseoir dans la salle de projection. Il n’est que 19h et la salle se remplit doucement : nous bavardons gaiement. Dans la rangée devant moi s’installent Rivka et Jasmine, elles se retournent pour me sourire. J’échange un regard complice avec Rivka : c’est la troisième fois que nous voyons le film… encore un peu et nous pourrons le réciter par cœur ! C. Girbig grimpe sur scène, à ses côtés Jérôme et Gabriel, le silence se fait. Elle remercie le public pour sa présence et explique que Simha nous rejoindra un peu après, le début du film étant un moment difficile à revivre pour lui. Mon cœur se serre. Je les ai croisés, lui et sa femme, en traversant la ville pour venir. Je discutais avec mon amie lorsque mon regard avait été attiré par un visage familier : Sonia. Elle mangeait avec son mari à une terrasse. J’avais hésité à les déranger avant de me décider à lâcher un : « A toute à l’heure ! » escorté d’un timide signe de la main. Je ne sais pas s’ils m’ont alors reconnue mais ce court échange de regard avait éclairé mon cœur d’une douce chaleur. Ce matin, Simha avait longuement parlé de la force du regard : j’espère qu’il a pu lire dans le mien la profonde admiration qu’il m’inspire. Ma voisine m’effleure le bras et je reviens au présent. Le réalisateur nous souhaite un bon film et les lumières déclinent jusqu’à s’éteindre. Le film commence.

Mercredi 10 mai, 21h30 : Le générique du film retentit, les lumières se rallument. Je dois avouer que c’est autre chose de voir ce film dans de bonnes conditions. J’ai le sourire vissé aux lèvres. Ce film est tellement… lumineux. Un concentré d’émotions. À l’image de son sujet, à l’image de Simha. Jérôme a su -je ne sais comment, peut-être les liens de l’amitié- capter l’essence de ce qui est profondément émouvant chez cet homme. Cet homme « parti du mauvais pied », qui a su rééquilibrer la balance, qui a su donner à sa vie un sens, qui a su aimer la musique, qui a su aimer les gens. Cet homme surtout, qui a su se faire aimer. Je chuchote à Rivka : « C’est quand même vraiment mieux dans une vraie salle de cinéma. » Elle acquiesce et se lève avec Jasmine sur un signe discret de C. Girbig.  Simha se lève de la place qu’il avait silencieusement rejoint au cours de la projection pour rejoindre Gabriel, Jérôme et C. Girbig. Assis sur des chaises, ils attendent les questions du public. Rivka et Jasmine volettent d’une rangée à une autre pour permettre aux curieux de se munir d’un micro. Rapidement, les questions se dirigent vers le thème de la musique et laissent sombrer les néophytes dans mon genre dans la plus profonde perplexité. J’entends des termes sans vraiment les saisir : croches, pointes, contre-pointes, périodes… Certaines questions se recoupent avec celles de ce matin mais la passion qui anime cet homme ne semble pas connaître le repos. Il s’enflamme, s’embrase et ses yeux s’illuminent. Encore, il nous fait rire, sourire, aimer la vie.

Il est tard maintenant, je sors de la salle en compagnie de mes amis et je retrouve sur leur visage cette même sensation, ce même sourire idiot, cette même rage de vivre. Je songe à cet homme qui s’est lui-même renommé « Joie » en hébreu : Simha. Un prénom qui sonne comme une promesse. Une promesse tenue d’ailleurs. Car c’est effectivement ce qu’il inspire : de la joie, du bonheur, une furieuse envie d’aimer de toutes ses forces chaque instant, chaque souffle de vie et de croquer l’avenir à pleines dents. Je songe également à Jérôme, Sonia, Gabriel, Julia, à leurs visages bienveillants et souriants. Je songe à ces peuplades d’Afrique dont les musiques sont à présent éternelles grâce au travail faramineux de cet ethnomusicologue, je songe aux sourires des gens interviewés dans le film, je songe à leurs larmes aussi. Je songe à la musique, à son pouvoir réparateur, magique, universel. Enfin je songe à ce courageux petit garçon qui a su se créer, s’imaginer sa propre voix malgré un début de parcours plus qu’hostile, ce petit garçon qui s’est accroché à la musique de toutes ses forces, amoureusement, ce petit garçon qui a su se reconstruire en aimant la musique, en aimant les autres, ce petit garçon qui est devenu cet homme plus qu’émouvant dont les yeux rieurs transmettent tant.

J’aurais aimé vous remercier en face mais la timidité et le flot du public m’en avait empêchée. Je ne sais pas si vous lirez cette article, je ne sais même pas si vous aurez un jour ne serait-ce que vent de son existence mais j’imagine que c’est ma dernière chance pour que ce merci vous parvienne.

Alors voilà :
Merci Gabriel, merci Julia pour avoir cru en ce projet de film et l’avoir permis de vivre.
Merci Sonia pour votre sourire discret et votre présence à chaque instant.
Merci Jérôme pour être tombé en amitié pour ce petit homme fou de musique et lui avoir rendu hommage dans ce film merveilleusement touchant, merci pour avoir laissé tomber la lumière sur Simha Arom.

Et enfin, merci à vous Simha, pour votre rire sonore, vos yeux chaleureux, votre âme de conteur. Merci pour m’avoir prouvée qu’on peut toujours se relever, même si on est tombé au plus bas, même si la vie a décidé de jouer contre nous, que même si le destin semble s’acharner sur nous, on peut toujours se relever et aimer, s’accrocher et s’élever, se perdre et recommencer.

Merci du fond du cœur.

Marie Jaquemin

 

4 réflexions au sujet de « [Rencontre] Simha : récit d’une rencontre lumineuse – Marie Jaquemin »

  1. Très beau texte. Merci de m’avoir transporté avec toi lors de cette belle rencontre!
    J’espère un jour que je pourrais voir ce film .

  2. Effectivement, l’enthousiasme est contagieux, et j’ai proposé au cinéma municipal de diffuser ce film à Duisburg. L’article m’aidera, merci !

  3. Vous avez de la chance, si jeune et rencontrer un tel personnage.
    Félicitation, je pense que plus tard vous pourrez écrire des livres des romans.
    Votre texte est très beau…………………………….

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