[Ambassadeurs] La résistance civile sur le Plateau : de l’aide au sauvetage – Marie Jaquemin

Le Plateau est une aire montagneuse composée de plusieurs petites villes et villages entre Valence et le Puy-en-Velay qui est depuis longtemps une terre de refuge. En effet, il possède des atouts géographiques certains : un territoire isolé, loin de tout, en hauteur, difficile d’accès mais relié par les chemins de fer avec des hébergements déjà présents sur place. De plus, il est peuplé de protestants, qui, héritiers des réfugiés de la révocation de l’Édit de Nantes, ont intégré de générations en générations une tradition d’accueil.

Avant la guerre, un tourisme s’y développe, ce qui entraîne la construction de bâtiments d’accueil, comme des hôtels. On a également au Plateau un fort christianisme social (mélange du christianisme et du socialisme) qui a permis la mise en place d’un accueil des enfants défavorisés (notamment des milieux ouvriers) afin de leur offrir la possibilité de passer des vacances à la montagne.

On a donc sur le Plateau une multitude d’atouts qui, combinés, ont favorisés une réaction plus rapide qu’ailleurs en 1939, lorsque des milliers de réfugiés (Juifs mais aussi espagnols, citadins, résistants…) ont fui devant l’horreur qui s’annonçait. Ce sauvetage a été rendu possible grâce à l’ ouverture d’esprit généralisée des habitants du Plateau ainsi qu’à l’existence de plusieurs personnages phares qui ont rapidement pris position contre l’occupant et mis en place des aides concrètes comme le maire du Chambon : Charles Guillon et les pasteurs Trocmé et Theis.

Qui dit terre d’accueil, dit aussi nouvelle vie. Parmi les réfugiés, on compte de nombreux enfants et tout est fait afin que leur vie soit aussi normale et douce que possible. Des réseaux se mettent en place, religieux (catholiques comme protestants) mais aussi laïques, pour faciliter leur accueil. On trouve notamment parmi ces organisations la Cimade1, encore très active aujourd’hui, l’entreprise de transports Rivière ou bien encore l’OSE2. Celles-ci organisent la prise en charge des réfugiés, leur placement dans divers endroits, la fabrication de faux-papiers…

Les conditions de vie diffèrent beaucoup selon les lieux de refuge : hôtel confortable au sein des villes ou intérieur paysan rustique perdu dans les hauteurs, maison bruyante et vivante pleine de jeunes ou solitude d’un enfant… On note une réelle volonté des habitants de faire de leur foyer un nouveau lieu de vie pour tous les nouveaux arrivants.

Le Plateau cévenol est un pays au climat rude et aux étés courts. Il est majoritairement peuplé de fermes disséminées dans les montagnes. Les enfants participent aux travaux de la ferme, tout en allant à l’école, une vie parfois difficile pour les jeunes réfugiés des grandes villes.

En effet, l’instruction n’est pas négligée, même pendant les périodes sombres. Ainsi, celle-ci est facilitée par la présence de nombreuses écoles qui desservent un habitat dispersé : au Mazet-St-Voy, on en recense pas moins de treize. Les enfants y trouvent un lieu de sociabilité et souvent un instituteur bienveillant qui feint d’ignorer leur origines. Les plus grands poursuivent leurs études à l’ENC (École Nouvelle Cévenole) au Chambon sur Lignon. Dans ce collège, les élèves, sous la tutelle de leur directeur, le pasteur Theis, écriront une lettre au gouvernement, traduisant leur détermination à résister contre l’occupant. D’ailleurs, ce collège-lycée se trouve être une école tout-à-fait particulière. Elle ne possède pas de bâtiment spécifique, les cours se faisant dans une maison ou une autre au grès des jours. De plus, l’enseignement est souvent délivré par des réfugiés arrivés sur le plateau qui font profiter aux plus jeunes de leur savoir.

Néanmoins, la préoccupation des réfugiés est d’abord de se procurer de la nourriture. Les villages voient leur population augmenter : réfugiés, déplacés  des grandes villes, touristes plus nombreux à la belle saison, etc.

La vie n’en continue pas moins pour les natifs de la montagne. Ceux-ci se montrent exemplaires dans une période évidemment difficile cachant des juifs au péril de leur vie et partageant avec eux leurs rations de nourriture, qu’elles soient suffisantes ou non.

Afin de faire oublier les horreurs de la guerre et d’occuper les enfants, on fait en sorte qu’une grande diversité d’activités leur soit proposée. On organise des sorties régulières, comme au Lignon pour se baigner. L’activité sportive n’est pas mise de côté que ce soit dans les maisons du Secours Suisse ou pour les élèves de l’ENC : basket, volley, ski l’hiver. De plus, de nombreuses associations de scoutismes existent et celles-ci sont très actives. Des pièces de théâtre, des spectacles sont aussi régulièrement proposés par les collégiens. Enfin, régulièrement, de grandes fêtes ont lieu, réunissant petits et grands, toutes religions et nationalités confondues. Elles permettent de tisser des liens très forts, rapidement, entre les originaires du Plateau et les nouveaux arrivants. Parmi ces célébrations, on pourrait ainsi citer Noël, qui avait lieu dans le temple décoré pour l’occasion d’un sapin gigantesque, ou celle, en été, au 1er août, où tous les enfants des différentes maisons se réunissaient autour d’un grand feu de camp dans la cour du « Faïdoli ». Un bon nombre d’amis du village et les 6 à 8 pasteurs suisses installés dans la région « festoyaient » alors avec eux selon les rapports d’Auguste Bohny3.

A partir de l’été 1942, les juifs étrangers subissent arrestations et déportations systématiques partout en France. Malgré sa localisation stratégique, la zone du Chambon connaît aussi quelques rafles comme celle des Roches4. Le plateau devient plus encore territoire de refuge bien que des arrestations y soient commises. Les organismes de secours basculent en partie dans la clandestinité avec le soutien complice de la population. Le sauvetage implique  l’aide du plus grand nombre : pasteurs, secrétaires de mairie, instituteurs, agriculteurs, employés du chemin de fer, médecins, commerçants, propriétaires d’hôtels et de pensions de famille, personnel de maison, etc. A l’annonce des rafles prochaines, on envoie les juifs se cacher dans des grottes ou dans la forêt. Ensuite, après le départ des autorités, lorsque la situation est de nouveau sûre, les habitants préviennent les dissimulés à l’aide de codes, comme une chanson particulière qu’ils vont chanter dans les bois.     

Ceci est rendu possible grâce à la complicité tacite de quasiment tout le Plateau. Certains n’aidaient pas « activement » en logeant et cachant des réfugiés par exemple mais n’en parlaient pas, ne dénonçaient pas leurs voisins : on les appelait des « taiseux ». Sur toute la période, on ne parle « que » de 3 délations.

Le Plateau devient ensuite une plaque tournante pour les réfugiés qui veulent rejoindre la Suisse située à 300km. Plusieurs « chemins de fuite » sont utilisés avec divers passeurs. Munis de faux papiers, les réfugiés empruntent le train. À Saint-Étienne, la famille Malécot et l’entreprise Rivière offrent des lieux de transit et des moyens de transports pour les réfugiés qui arrivent et ceux qui veulent gagner la Suisse. D’autres groupes sont convoyés d’un presbytère protestant à l’autre à travers l’Ardèche et la région de Valence, toujours dans le but d’échapper aux autorités qui les recherchent.

En septembre 1942, à Berne, le pasteur Marc Boegner intervient auprès du chef de la police des étrangers pour éviter les refoulements à la frontière. Par l’intermédiaire de Madeleine Barot5, la Cimade transmet à l’avance la liste des réfugiés que la Suisse s’engage à laisser entrer sur son territoire.

Aujourd’hui, beaucoup de sauvés (ou leur famille) reviennent au Chambon et sur le Plateau. Ils cherchent des réponses, à renouer des liens, à panser leurs blessures… Les retours sur ce territoire de refuge sont très différents : certains sont revenus quelques années après la guerre, d’autres des décennies après, d’autres encore n’ont plus jamais donné de nouvelles.

Pour conclure, les habitants du Plateau n’ont pas uniquement sauvé des milliers de réfugiés, ils leur ont aussi offert un toit, des vivres, une nouvelle vie, loin des horreurs de la guerre. Ce sauvetage a été porté par des personnalités fortes et la connivence de l’ensemble des habitants qui ont su faire, malgré tout, et souvent très simplement, ce qui était Juste.

Marie Jaquemin 


1  Comité Inter-mouvement auprès des évacués
2 Organisation de secours aux enfants
3 Directeur du Secours Suisse du Chambon entre Octobre 1941 et Novembre 1944
4  Le 19 juin 1943, la Gestapo fait une rafle à la maison des Roches, et la vingtaine de jeunes embarqués seront dirigés vers les camps de concentration de Buchenwald et Auschwitz, leur enseignant : Daniel Trocmé, cousin du pasteur, refuse de les abandonner, il mourra au camp de Maïdanek.
5  Madeleine Barot est nommée le 15 août 1940 secrétaire générale de la Cimade. Elle fut l’initiatrice de l’entrée de la Cimade dans les camps.

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