[Livre] L’écriture ou la vie, de Jorge Semprún – Marie Lévêque

l_ecriture_ou_la_vieTémoigner de la déportation

Si la nécessité de témoignage pour les déportés nous semble indispensable et évidente, on oublie bien souvent que leur tâche n’est pas aisée. Au sortir de la guerre, leur terrible histoire intéressait peu et la majorité des gens voulaient sans doute oublier ces cinq années de guerre et retourner à une vie normale. Mais après avoir vécu une expérience terrible telle que la déportation comment retrouver une vie normale ? On pourrait penser que le témoignage est libérateur mais ce n’est pas toujours le cas, comme nous le montre l’autobiographie dont je vais vous parler : l’Ecriture ou la vie de Jorge Semprún.

Jorge Semprún est né le 10 décembre 1923 à Madrid en Espagne. Il passe son enfance en Espagne puis sa famille s’exile en France après la défaite des Républicains. Il rejoint la Résistance en 1942 et œuvre pour le réseau Jean-Marie Action. En septembre 1943, il est arrêté par la Gestapo et est déporté à Buchenwald. Son retour à la vie civile en août 1945 se fait difficile. Il tente d’écrire sur sa déportation tout de suite après son retour  mais il n’y parvient pas. Il tente d’écrire mais c’est ce fait d’écrire, de mettre des mots sur les souffrances physiques et psychologiques ressenties pendant plus d’un an, qui le replonge dans son expérience de la déportation, de la mort. C’est ce dilemme entre témoigner -et donc se replonger dans son passé ou continuer sa vie- qui l’animera durant de nombreuses années et son livre en porte le nom : L’écriture ou la vie.

L’écriture ou la vie sort en 1994 soit presque 50 ans après le retour en déportation de Jorge Semprún. En comparaison, le récit autobiographie de Primo Levi Si c’est un homme est paru en 1947. Semprún commence à écrire sur sa déportation en 1963 dans Le Grand Voyage lorsqu’il expose son départ pour Buchenwald. Mais ce n’est qu’en 1987 qu’il commence à rédiger L’Ecriture ou la vie. Dans ce récit autobiographique l’auteur raconte sa vie après « la mort » et la difficulté d’écrire sur sa déportation. Ce n’est pas un récit linéaire qui transcrit sa déportation, de la descente du train à la libération du camp par les Américains. Il y a en effet une absence totale de chronologie avec des retours sur certains événements marquants de sa déportation : ce livre est une réflexion sur son expérience de la déportation. La déportation ne s’arrête en effet pas à la Libération. Elle laisse des séquelles enfouies et des plaies ouvertes à vie. Durant plus de deux ans, il connaît la faim, le froid, le manque d’hygiène, les brimades comme tant d’autres hommes et femmes que les nazis ont voulu déshumaniser. Mais c’est aussi la solidarité entre les déportés, les discussions le dimanche après-midi qui sont évoquées dans cette autobiographie –notamment celles avec le sociologue Maurice Halbwachs- avec lequel Jorge se lie d’amitié : une des manières de rester humain dans un lieu qui vous animalise.

En bref, je vous conseille de lire L’écriture ou la vie car même si certains passages du livre ne sont pas consacrés à la déportation, le style n’en reste pas moins inimitable. Je vous laisse en juger à travers cette citation qui selon moi résume la problématique qui est à l’origine de l’écriture de ce  livre : « Je ne voudrais que l’oubli, rien d’autre. Je trouve injuste, presque indécent, d’avoir traversé dix-huit mois de Buchenwald sans une seule minute d’angoisse, sans un seul cauchemar, porté par une curiosité toujours renouvelée, soutenu par un appétit de vivre insatiable – quels que fussent, par ailleurs, la certitude de la mort, son expérience quotidienne, son vécu innommable et précieux -, pour me retrouver désormais, revenu de tout cela, mais en proie parfois à l’angoisse la plus nue, la plus insensée, puisque nourrie par la vie même, puisque nourrie par la vie même, par la sérénité et les joies de la vie, autant que par le souvenir de la mort. »

Marie Lévêque

2 réflexions sur « [Livre] L’écriture ou la vie, de Jorge Semprún – Marie Lévêque »

  1. Merci de nous faire découvrir cet auteur. A lire aussi « Vingt ans et un jour » du même auteur qui trace le portrait d’une Espagne meurtrie par la guerre civile.

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