L’internement des Tsiganes en France : un traumatisme oublié – C. Clergue

Depuis longtemps, des indésirables

Selon Emmanuel Filhol, historien spécialiste de l’histoire des Tsiganes en France, ceux-ci n’ont pas été l’objet de mépris et de rejet jusqu’au XVIIe siècle. Mais, avec l’instauration par Colbert du « code noir », il faut désormais que les Égyptiens, Sarrasins, Bohémiens, nomades, Roms, Manouches, Gitans et Kalés se sédentarisent sous peine, pour les hommes, de finir aux galères ou, pour les femmes, d’avoir les cheveux rasés.

En 1912, la loi du 16 juillet les oblige à posséder un carnet anthropométrique[1] : empreintes digitales de tous les doigts de la main, caractéristiques anthropomorphiques, photos de face et de profil, à partir de 13 ans révolus. Le chef de famille doit pouvoir présenter le carnet collectif où sont recensés tous les membres de la famille et a obligation de le faire viser à chaque déplacement par la gendarmerie ou la mairie. Les roulottes doivent également être identifiables en comportant une plaque d’immatriculation.

Pendant la Première Guerre mondiale, les « Romanichels » alsaciens-lorrains font déjà l’objet de poursuites, puisqu’on les soupçonne de pactiser avec l’ennemi, en fournissant des informations. Dès lors, considérés comme des espions, ils sont parqués dans soixante-quinze camps, spécialement créés.

Les « voleurs de poules » internés

En 1940, le décret du 6 avril stipule que les nomades, recensés par la loi du 16 juillet 1912 comme étant gens sans domicile et sans profession définie, devaient être parqués sous surveillance de la Police dans une commune par département. Les Allemands exigent d’une part que les Tsiganes français soient internés et, dès août 1940, une trentaine de camps accueilleront 6 000 « nomades », « forains », « bohémiens », « tsiganes » ou « roms ». Avoir un domicile fixe et travailler ne protègent pas davantage ceux qui ont choisi la sédentarisation : considérés comme des « voleurs de poules » et donc potentiellement dangereux, ils sont souvent dénoncés et finissent également par être internés puisqu’ils sont « indignes de vivre en liberté[2]. » C’est ainsi que les habitants de La Morinière-en-Rezé (Loire-Atlantique) pétitionnent auprès du préfet pour que soient internées deux familles qui « volent », « vivent dans des taudis » et ont des enfants sans éducation qui insultent les passants[3]. En bref, roulotte ou pas roulotte, direction le camp d’internement pour ces indésirables.

Socialiser les indésirables

Parqués à Alliers, Saliers, à Montreuil-Bellay, etc., ils vivent dans des conditions déplorables : le froid, la faim, l’absence totale d’hygiène et le mépris. Embarqués sans avoir eu le temps de prendre leurs effets dans leurs roulottes, ils traînent en guenilles, pieds nus, couchent sur de la paille sans la moindre couverture ou dans des locaux sans porte ni fenêtre et, parmi eux, se trouvent essentiellement des enfants. Les familles qui savent écrire adressent aux préfets des suppliques : que réclament-ils ? Le strict nécessaire : des chaussures, des vêtements mais aucune réponse ne leur est adressée. Il faut l’initiative de quelques gens d’Église pour sortir un petit nombre d’internés du plus complet dénuement.

Au camp, l’objectif des autorités est de socialiser les Tsiganes : on tente de scolariser les enfants avec les moyens du bord, on les envoie au catéchisme car « l’instruction et l’éducation religieuse avaient pour but d’inculquer aux petits nomades les valeurs fondamentales de la société sédentaire[4] » et donc de les couper de la culture tsigane. Quant aux hommes, on les fait travailler dans des exploitations forestières, agricoles ou en leur confiant des travaux artisanaux comme la vannerie. D’une part il s’agit de ne pas les laisser dans leur oisiveté légendaire et, d’autre part, il n’y a pas de petits profits : l’argent gagné sert à couvrir les frais de leur internement.

Tsi_camps_tsiganes_largeSource : http://www.le-cartographe.net/images/stories/publications/Tsi_camps_tsiganes_large.jpg

Des Tsiganes français déportés

Alors que « Auschwitz Erlass » du 16 décembre 1942 ordonne la déportation des Tsiganes à Auschwitz, la France est le seul pays d’Europe de l’Ouest où la mesure ne fut pas appliquée[5]. Pourtant, 70 hommes du camp de Poitiers partirent à Oranienburg-Sachsenhausen ou à Buchenwald en janvier 1943. Pour les historiens Daniel Pechanski et Jacques Sigot, la municipalité de Poitiers aurait ainsi évité la déportation aux jeunes gens de la région, préférant y envoyer les Tsiganes. Au total, seuls six ou sept hommes sur 70 revinrent de déportation. De même, les Tsiganes des départements du Nord et du Pas-de-Calais -rattachés alors au commandement militaire de la Belgique- furent déportés au Zigeunerlager d’Auschwitz[6]. Là, les SS décident de ne pas les exterminer en les gazant, mais de les laisser mourir de mort naturelle : maladies et faim. Presque 50% des Tsiganes français, surtout des enfants, décèdent ainsi dans les six premiers mois de leur internement à Auschwitz.

Et lorsqu’ils ne mouraient pas, ils passaient entre les mains du docteur Mengele pour des expérimentations médicales visant à établir « une nouvelle méthode de biologie raciale fondée sur l’étude des groupes sanguins[7]. » Disséquant leurs cadavres, prélevant leurs yeux, il s’agissait pour le bourreau d’Auschwitz « de découvrir les secrets de la gémellité et de l’hétérochromie » et de prouver ainsi « le caractère héréditaire des caractéristiques raciales[8]. » Au final, gazés en août 1944, seuls les Tsiganes transférés dans d’autres camps avant cette date purent survivre à la déportation.

Enfin libres ?

Si la majeure partie des Tsiganes français n’a pas été déportée, l’objectif a bien été de les sédentariser et de les éduquer ou de les rééduquer socialement ; ainsi, quatre camps fonctionneront jusqu’à la fin de mai 1946 et les derniers internés quittent le camp des Alliers, en Charente, le 1er juin 1946 ! Lâchés sur les routes, où peuvent-ils désormais aller ? Les communes ne les acceptent plus et, selon la circulaire du 24 juillet 1946, les préfets invitent les maires à considérer les « bons » tsiganes, c’est-à-dire ceux qui acceptent la sédentarisation, des « mauvais » Tsiganes », ceux qui veulent continuer à nomadiser.

Un génocide oublié ?

À l’instar des déportés homosexuels, la reconnaissance de leur internement ou de leur déportation arriva tardivement et partiellement. Premièrement, ils connurent des difficultés pour obtenir leur carte d’interné politique[9] puisqu’il leur fallait prouver leur détention. Comme pour Pierre Seel -déporté homosexuel au camp de Schirmeck- sans avoir accès aux archives des camps, sans témoin oculaire, la preuve de la détention était impossible à établir. Par ce biais, la France ne reconnut jamais que « des personnes avaient été internées pour des motifs raciaux sur son territoire et encore moins grâce au concours des autorités françaises[10] », concluent les historiens. Deuxièmement, les Tsiganes ne furent pas indemnisés de la perte de leurs biens : caravanes, roulotes, instruments de musique, camions, chevaux, terrains… Pire, en Allemagne, ils ne récupérèrent pas la nationalité allemande. Il a fallu attendre le 2 février 2011, pour que le Parlement européen commémore enfin le « génocide des Roms par les nazis » et, qu’en 2012, un mémorial aux Roms et Sinti victimes du nazisme soit inauguré à Berlin.

Malgré ces avancées, aucun Rom n’a été invité au Mémorial de la Shoah de New York ou lors des commémorations en République Tchèque lors du 70e anniversaire de la libération par l’armée soviétique du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, Or, 23 000 Tsiganes, dont  6 000 enfants, furent victimes de la barbarie nazie en Pologne.

Une France amnésique

En France, la question de cette reconnaissance n’est toujours pas réglée. En 2008, certains sénateurs présentent une proposition de loi tendant à : la France reconnaît publiquement le génocide tzigane perpétré par l’Allemagne nazie pendant la Seconde guerre mondiale (article 1.) La France commémore chaque année, le 5 avril, la mémoire des victimes du génocide tzigane de la Seconde guerre mondiale. (article 2)[11]. Pourtant, comme le soulignent les historiens Emmanuel Filhol et Marie-Christine Hubert, on cherche encore, sur le territoire français, les plaques commémorant les camps d’internement[12], les monuments, les traces de l’internement des Tsiganes dans les manuels scolaires ou dans Les lieux de mémoire, ouvrage de référence  de l’historien Pierre Nora.

En 2011, les associations créent donc le Comité d’action pour la reconnaissance du génocide tzigane mais en 2014, Véronique Labbe, président de l’association Notre Route –Amaro Drom- interpelle encore François Hollande : « Mais Monsieur le Président de la République, nous  ne comprenons pas pourquoi la France n’a pas encore reconnue le génocide tzigane : 48% de nos populations recensées à l’époque et 10 000 oubliés dans un camp qui ne furent libérés qu’en 1946[13]. »

En janvier 2016, les hommes naissent-ils et demeurent-ils libres et égaux en droits ?

Selon Louis de Gouyon Matignon, porte-parole des Tsiganes et président du Parti européen, « La mémoire collective tend à oublier ce qu’a enduré la communauté Tsigane pendant cette période. Une reconnaissance intervenue après aurait pu contribuer à atténuer cette méfiance des gens du voyage vis-à-vis de l’Administration française. Cela n’a pas été le cas. Au nom de ceux que j’aime, après avoir régulièrement interpellé les hommes et femmes politiques de mon pays, nous demandons à nouveau que la loi du 3 janvier 1969 soit abrogée et que l’internement des nomades pendant la Seconde Guerre mondiale soit enfin reconnu officiellement, afin que la vie vécue par des milliers des nôtres corresponde à la vie rêvée par ceux qui écrivaient : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune[14]. »

Chantal Clergue, CPE


[1] La loi du 3 janvier 1969 relative à l’exercice des activités ambulantes et au régime applicable aux personnes circulant en France sans domicile ni résidence fixe, dites « gens du voyage », assouplit ce régime, mais maintenait un dispositif dérogatoire au droit commun, notamment en substituant aux carnets anthropométriques des titres de circulation.
[2] Filhol Emmanuel, Hubert Marie-Christine. Les Tsiganes en France. Un sort à part 1939-1946. Paris : Perrin, 2009, 377 p., p. 143 et suivantes.
[3] Ibidem., p. 188-189.
[4] Ibid., p. 259.
[5] Sur les deux millions de Tsiganes vivant en Europe avant la guerre, entre 250 000 et 500 000 ont été assassinés dans les camps.
[6] Filhol Emmanuel, Hubert Marie-Christine. Les Tsiganes en France…, op.cit., p. 280 et suivantes.
[7] Ibidem., p. 298.
[8] Ibid., p . 299.
[9] Comme les homosexuels, ils reçoivent une carte d’interné politique alors qu’ils n’ont jamais été internés pour ces raisons. Selon la loi du 9 septembre 1948, la carte d’interné politique est délivrée à tous ceux qui ont été arrêtés pour des motifs autres que des faits de résistance, et détenues sur le territoire métropolitain pendant la seconde guerre mondiale, en prison, dans une caserne, un local de la Gestapo ou dans des camps créés à cet effet.
[10] Filhol Emmanuel, Hubert Marie-Christine. Les Tsiganes en France…, op.cit., p. 338-339.
[11] http://www.senat.fr/leg/ppl07-337.html
[12] Filhol Emmanuel, Hubert Marie-Christine. Les Tsiganes en France…, op.cit., p. 342. Sur les trente camps, seules 14 stèles se souviennent des Tsiganes, écrivent les deux historiens. Encore faut-il bien préciser qu’elles ont été posées très tardivement et après de nombreuses tractations…
[13] Léger Philippe. « Pour une reconnaissance du génocide tzigane », Mediapart, 6 juin 2014.
[14] Louis de Gouyon Matignon, « N’oublions pas les Tsiganes », Libération, tribune du 27 janvier 2016.

5 réflexions au sujet de « L’internement des Tsiganes en France : un traumatisme oublié – C. Clergue »

  1. N’oublions effectivement pas les camps français !

    Plasticienne engagée, j’ai réalisé une série de dessins intitulée « Enfant de parents» sur la présence des camps en France pendant la seconde guerre mondiale. C’est un sujet totalement méconnu, voire occulté par les français en général.

    Une partie de cette série fut exposée en 2017 et j’espérerais son exposition dans un lieu de mémoire.

    A découvrir : https://1011-art.blogspot.fr/p/enfant-de-parents.html
    Et aussi : https://1011-art.blogspot.fr/p/lettre.html

  2. Evelyne Pommerat
    Médiathèque Matéo Maximoff
    Fnasat-Gens du voyage
    59 rue de l’Ourcq
    75019 Paris

    Vous pouvez citer le site « Une mémoire française .Les Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale, 1939-1946 » dans vos liens http://www.memoires-tsiganes1939-1946.fr/accueil.html
    et l’exposition en ligne qui peut intéresser d’autres établissements scolaires
    http://www.memoires-tsiganes1939-1946.fr/memoirefrancaiseexpo.html

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