[Portrait] Fanny Rotbart – Rivka Benzazon

Fanny Rotbart est née le 15 juin 1917 en Pologne, à Grojec.

Ses parents sont Abram Rotbart qui est assistant du rabbin et Hudesa Jamer qui tient une épicerie. Fanny a trois frères et sœurs.

Elle est scolarisée mais elle manque régulièrement la classe. En effet, à dix ans, elle aide sa mère à faire le ménage et à élever ses frères et sœurs. En Pologne, elle est victime dès son enfance d’antisémitisme. Par exemple, un jeune polonais vient couper la barbe de son grand-père (Moszek Jamer), en prononçant ces paroles : « Sale juif, retourne en Palestine. »

Fanny témoigne, elle n’aimait pas la Pologne, elle trouvait ça « affreux ».

Après des hésitations sur le choix du pays d’asile, son père a fini par choisir la France où il s’est installé le premier en 1929. Fanny et le reste de la famille quittent la Pologne en train, sans doute en 1931. Le voyage dure 3 jours, ils emmènent tout. Ils arrivent en France, en tant que réfugiés polonais ne parlant pas français.

Ils habitent au 33, rue de Flandres et tiennent une épicerie rue du Maroc, dans le XIXe arrondissement. Fanny et sa sœur aînée vont apprendre la couture chez une dame qui les exploite. Leurs parents décident alors de placer Fanny chez Jacques, le patron de son père.

À en croire Fanny, celui-ci tombe immédiatement amoureux d’elle. Il est beaucoup plus âgé et est déjà marié. Il a une bonne situation. D’après les dires de Claudine, son père était très apprécié des femmes et lui aussi en retour. Ils finissent par vivre ensemble avec Annette, la fille de Jacques. Fanny tombe malade « des poumons » ; comme elle témoigne, elle est donc envoyée au sanatorium de Hauteville en 1938.

Le 3 septembre 1939, alors que la guerre est déclarée, Jacques vient la chercher, pense se souvenir Fanny. Jacques s’engage dans l’armée française étrangère et en mai 1940, il est envoyé « faire ses classes » au camp d’entraînement de Septfonds (Tarn et Garonne).

Fanny prend la décision de l’y rejoindre en compagnie d’Annette, la fille de Jacques. Elle vit alors avec Annette dans une pièce chez un paysan, non loin de la caserne de Jacques. Elles doivent faire 2km tous les jours pour se ravitailler. Jacques a des permissions pour leur rendre visite.

En  Septembre 1940, ils repartent tous les trois Paris.

Dès octobre 1940, tous les Juifs ont le devoir de se faire recenser et plusieurs mesures antisémites rendent leur vie de plus en plus difficile. Jacques part donc en zone libre, il se fait arrêter, mais sans doute parce qu’il peut prouver qu’il possède de l’argent, il n’est pas envoyé dans un camp d’internement mais placé en résidence forcée à Cluny.

Fanny accouche le 13 décembre 1941 d’une petite fille, Claudine. Fanny, Annette et Claudine partent en zone libre en avril/mai. Pour payer leur passage, Fanny débourse la somme de 7 000 francs, avec un passage qui se fait de nuit.

Arrivées en zone libre, Jacques les attend dans un taxi pour rejoindre Cluny. D’après les descriptions de Fanny leur logement, situé au 4 rue Prud’hon, était exigu.

photos brun (2)Droguerie Brun au 4 rue Prud’hon,
là où a résidé la famille Oferman-Rotbart de 1942 à 1944[1]

Le 13 décembre 1942, les Juifs de Cluny doivent aller faire apposer sur leur carte de ravitaillement la mention « JUIF ». Fanny se voit faire apposer ce tampon sur sa carte.

1W452_EtatNumeriqueJuifsCluny_10081942Recensement de la famille Oferman-Rotbart par la mairie de Cluny[2]

Le 27 février 1944, suite à une dénonciation d’une maîtresse, Jacques et Zac, un de ses amis, sont arrêtés et envoyés à la prison de Montluc. Fanny se démène pour trouver un couvent qui pourrait s’occuper de sa petite fille.

Fanny et claudineFanny et sa fille Claudine à Cluny[3]

Fanny est arrêtée à la gare de Cluny,  le 4 mars 1944, alors qu’elle cherchait à se rendre à Mâcon. Elle passe par la prison de Montluc puis  Drancy et Auschwitz.

Là, elle est « employée » dans des Commandos de travail pour porter « des pierres », « des ciments de 50Kg » dans des conditions très difficiles : « Le vent, le froid, la neige, la boue, pas de route, sans chaussures… ».

 « J’avais les doigts enflés, je n’avais plus de règles, […] C’était terrible. La misère de ne pas avoir à manger, de travailler dur, de vivre dans la saleté, dans les poux, dans des rats, dans des… c’était terrible ! »

« Dans les baraquements, on dormait sur des planches et sur du ciment, sans couvertures, sans rien. »

« Tous les matins à 3h, il fallait se réveiller ou 4h du matin. On nous gardait 1h et demie à l’appel, on nous a gardés dehors pieds nus à l’appel »

« On attendait la queue pour qu’on nous donne ce petit peu de soupe, de l’eau avec des vers, avec des épluchures de pommes de terre et des orties. Sans sel. »

« Tous les jours on a amené des cadavres, plein. »

« J’ai été battue beaucoup de fois : j’ai été battue quand on m’a forcée de brûler des enfants… »

Fanny passe vraisemblablement près de 5 mois à Auschwitz. Un jour, avec « plusieurs copines » elle quitte Auschwitz dans un convoi qui les mène à Ravensbrück. De là, elle est envoyée dans une usine de munitions, à Malchow.

Fanny raconte qu’elle travaillait de nuit dans cette usine.

La libération arrive, les Allemands quittent ce camp, les femmes en profitent pour entrer dans le block ou était stockée la nourriture. Fanny prend du sucre. Seulement, un SS qui s’était caché là fusille les femmes qui essayent de s’enfuir par la fenêtre. Fanny prononce alors les paroles qui lui sauveront la vie : elle dit en allemand au SS « Écoutez-moi, laissez-moi vivre. La guerre est finie, j’ai un enfant à la maison. »

Le SS donne grâce à Fanny, et la laisse en vie. Il lui répond : « Va, va. »

Elle marche jusqu’à Lubeck,  ce qui représente environ 150 km. Elle a été libérée par des Russes, puis par les Américains. Enfin, elle arrive à Paris ; comme beaucoup de déportés, elle passe avant par l’hôtel Lutétia[4], s’achète une combinaison, un peigne, du savon.

Quand Fanny retrouve Claudine, sa fille, celle-ci ne la reconnaît pas. Fanny raconte qu’elle était toute « gonflée », « pleine d’eau ». De plus, elle souffre des poumons et de nombreux problèmes de santé consécutifs à sa déportation. C’est pourquoi elle est envoyée en Suisse se faire soigner, comme il est précisé dans son témoignage. Elle ne peut aller voir sa fille qu’une fois par semaine : celle-ci est gardée par une famille volontaire d’Eaubonne [Suisse].

De retour à Paris, elle est hébergée par Anjka Szwarckopf, sa belle-sœur et par Pauline Pint, une amie.

Elle décide d’habiter avec Max en 1947, sur les « conseils » de sa fille Claudine et elle l’épouse.

Fanny décède en 2005.


[1] Archive privée, famille Brun.
[2] Archives départementale de Saône-et-Loire. Dossier 1W452 : État numérique des Juifs à Cluny.
[3] Archive privée, famille Rotbart.
[4] Construit en 1910, le Lutétia sera, à partir de 1940, le siège du service de renseignement et de contre-espionnage de l’état-major allemand (Abwehr). À la Libération, il est réquisitionné par le Général De Gaulle et Sabine Zlatin, Élizabeth Bidault et Denise Mantoux organisent là l’accueil de tous les déportés de retour des camps. Pour plus de renseignements sur l’hôtel Lutétia en 1945 : http://www.aloumim.org.il/histoire/hotel-lutetia.html

Rivka Benzazon, seconde
avec l’aimable participation de Karinne Rullière,
historienne et biographe de la famille Oferman-Rotbart

7 réflexions au sujet de « [Portrait] Fanny Rotbart – Rivka Benzazon »

  1. Bravo pour cet article qui relate d’une manière extraordinairement objective la vie de ma grand-mère Fanny. Quel travail cela a dû être de faire le tri des informations factuelles venant d’archives, et des témoignages très subjectifs de Fanny !
    Je retiens de sa vie qu’il en faut de peu parfois pour mourir, mais aussi il faut croire pour avoir la vie sauve, un bref accès d’humanité chez un SS qui a participé au système d’extermination…
    Fanny est restée marquée par cette période, et bien sûr cela se comprend. Bizarrement, d’autres personnes de notre famille ont trouvé résilience et ont été très heureux, malgré la déportation et les tortures.
    Elle est morte une semaine avant mon mariage. Si elle avait été présente, je suis sûre qu’en me voyant dans la robe en soie mauve que je m’étais faite, elle se serait mise debout et se serait écriée : « Oy, c’est ma pétit’ fii « 

  2. Félicitations pour cet article. Tu as réussi à t’approprier le témoignage et les documents d’archive de façon très personnelle.
    Petite question: d’où provient la photographie prise du 4, rue Prud’hon? En connais-tu la date?
    a bientôt, à Cluny!
    K.Rullière

  3. Il n’était pas facile pour des élèves du niveau seconde (Rivka, Jasmine, Claire et Louise) d’utiliser des archives privées pour votre recherche et vous êtes même allées au-delà puisque vous êtes deux à avoir travaillé sur des sources orales en allant interviewer Claudine Rotbart directement chez elle, à Gap.

    Merci pour cet excellent travail, sérieux et précis qui éclaire l’histoire de la famille Oferman-Rotbart. Nous attendons avec impatience l’interview que vous avez réalisé à Gap et que nous mettrons en ligne. Encore une fois, félicitations !

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