Pierre, Rudolf et Heinz : les oubliés de l’Histoire – Chantal Clergue

Florence Tamagne soulignait dans son article sur « La déportation des homosexuels durant la Seconde Guerre mondiale » combien  le destin des « triangles roses » est resté longtemps ignoré du grand public[1]. En effet, d’une part les témoignages des survivants étaient rares, les homosexuels ayant peut-être choisi de préserver la réputation de familles déjà éprouvées. D’autre part, la guerre finie, l’homosexualité est toujours réprouvée puisque le paragraphe 175 reste alors en vigueur en Allemagne.

Heinz Heger, déporté homosexuel autrichien qui publie en 1972 ses mémoires, est amer : « Pourquoi sommes-nous encore persécutés et condamnés comme au temps d’Hitler ? » [2]

heger
©Electre 2016

Car, même après la Libération, certains homosexuels resteront emprisonnés ou ne trouveront pas de travail, les patrons refusant d’employer d’anciens « 175. » Il faudra attendre 1994 pour que, dans l’Allemagne réunifiée, « il n’existe plus de disposition pénale spécifique contre les homosexuels »[3]. La France et les autres pays ne sont pas en reste par rapport à la législation. En France, comme le note Jean le Bitoux, avec la loi du 18 juillet 1960, « l’homosexualité devient « un fléau social » entre la tuberculose, la prostitution et l’alcoolisme »[4]. Pareillement, les Américains débarrassent leur armée des soldats homosexuels[5]. En bref, conclut l’auteur, la Libération ne fut pas celle de tout le monde. Pour preuve, aucun déporté homosexuel ne défile sur les Champs Élysées en 1945[6].

Aucun déporté homosexuel ne prend part à ce défilé car, il faut bien l’avouer aussi, ce n’est pas sa place, pensent certains autres déportés. Même au milieu de ceux qui ont vécu, comme lui,  les atrocités à Auschwitz, Mauthausen ou Buchenwald, l’homosexuel déporté reste un paria, un anormal, un nuisible. Lors des commémorations, sa présence est contestée, refoulée, et ses gerbes de fleurs piétinées. Pire, n’entend-t-on pas en 1985, dans les rangs d’une cérémonie à Besançon, fuser une phrase qui fait froid dans le dos : « Les pédés au four[7] ? »

Oui, au sein même de certaines organisations, on conteste alors leur statut de déporté homosexuel français arguant du fait que les Alsaciens et les Mosellans étaient, au moment de leur déportation, citoyens allemands… La presse prend position : Le Canard enchaîné dénonce l’exclusion des homosexuels lors des commémorations et Le Monde rend compte de cette « Impossible rencontre au Mémorial des déportés. »

Pierre Seel avait déjà timidement commencé à témoigner, lorsque Léon-Arthur Elchinger -évêque de Strasbourg- s’exprime ainsi en 1982 : « Je considère l’homosexualité comme une infirmité »[8]. Dès lors, Seel savait qu’il ne pouvait plus se permettre de garder son histoire pour lui seul. Il fallait « Témoigner pour protéger l’avenir, témoigner pour faire cesser l’amnésie de mes contemporains »[9], d’autant que le ministère des Anciens combattants refusait encore, à cette époque, de reconnaître son statut de déporté…

En effet, il faut attendre septembre 1990 pour que l’État français reconnaisse enfin que « les homosexuels victimes de la déportation peuvent, comme tous les déportés, bénéficier du droit à réparation »[10], mais à condition, selon les articles L.286 et suivants du code, de pouvoir fournir des preuves de leur déportation.

Les archives du camp de Schirmeck ayant été brûlées, les témoignages de sa famille n’étant pas pris en considération, comment Seel peut-il dénicher les deux témoins oculaires obligatoires pouvant prouver sa déportation ? Plus de cinquante-cinq ans après, comment retrouver des témoins alors que j’étais le plus jeune interné à Schirmeck, s’insurge-t-il ? En 1995, une fois son livre sorti, il obtiendra enfin sa carte de déporté. Si les États-Unis inaugurent en 1993 l’United Holocaust Memorial Museum de Washington avec une salle consacrée à la déportation des homosexuels, force est de constater que les choses avancent beaucoup moins vite en France.

Enfin, en 2001, le Premier ministre -Lionel Jospin- déclare « important que notre pays reconnaisse pleinement les persécutions perpétrées durant l’Occupation contre certaines minorités : les réfugiés espagnols, les Tziganes ou les homosexuels ». Puis, en 2002, Jacques Chirac -Président de la République- rappelle que « le devoir de mémoire n’ignore pas les souffrances que les homosexuels ont endurées. » Il ne faut cependant pas baisser la garde et c’est ainsi que se crée en 2003 l’association : Les « Oublié-e-s de la Mémoire », association mémorielle nationale, reconnue par les pouvoirs publics et les institutions œuvrant à la connaissance de la déportation.

Brazda
©Florent Massot, 2010.

En 2011, Rudolf Brazda (1913-2011), dernier déporté pour motif d’homosexualité vivant en France[11], recevait la Légion d’honneur, devant des élèves de collège. Peut-être était-ce enfin le signe que les Oubliés de la Mémoire rejoignaient tardivement -mais définitivement- les rangs des autres martyrs de la déportation ?


[1] Tamagne Florence. « La déportation des homosexuels durant la Seconde Guerre mondiale. », in Revue d’éthique et de théologie morale, n°239, 2/2006. p. 77-104, p. 77. Les historiens commencent à se pencher sur le sujet au milieu des années 1990, essentiellement en Allemagne et aux États-Unis.
[2] Heger Heinz. Les Hommes au triangle rose. Journal d’un déporté homosexuel, 1939-1945. Paris : Persona, 1981, p. 121., in Le Bitoux Jean. Les oubliés de la mémoire. Paris : Hachette Littératures, 2002, 294 p., p. 194.
[3] Le Bitoux Jean. Les oubliés…, op.cit., p. 151.
[4] Ibidem., p. 148.
[5] Cette disposition, dans l’armée américaine, reste valable jusqu’en 1996.
[6] Le Bitoux Jean. Les oubliés…, op.cit., p. 155.
[7] Ibidem., p. 201.
[8] Ibidem., p. 199.
[9] Ibidem., p. 157.
[10] Ibidem., p. 167.
[11] Déporté à Buchenwald, R. Brazda a attendu  2008 pour témoigner au moment de l’inauguration, à Berlin, du Mémorial aux victimes homosexuelles du nazisme.

Chantal Clergue, CPE

Une réflexion au sujet de « Pierre, Rudolf et Heinz : les oubliés de l’Histoire – Chantal Clergue »

  1. 56 ans après la libération des camps, le 26 avril 2001 Lionel Jospin dit :
    « Il est important que notre pays reconnaisse pleinement les persécutions perpétrées durant l’Occupation contre certaines minorités –
    les réfugiés Espagnols,les Tziganes, ou les homosexuels.
    NUL ne doit rester à l’écart de cette entreprise de mémoire. »
    —————————————————
    Notre démarche se traduit par la lutte solidaire contre toutes discrimination, et surtout celles envers les personnes autrefois persécutées par le régime nazi.

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