Être Juif à Cluny sous l’Occupation – N. Wolff & C. Clergue

Avant le 11 novembre 1942, date de l’invasion de la zone sud par les Allemands,  certaines familles juives arrivent à Cluny.

Dès le 27 juin 1941, le préfet Paul Brun invite les maires à établir secrètement une liste des Juifs connus ou réputés comme tels dans leur commune. Le maire de Cluny recense ainsi en juillet 1941 Marcelle Weill, épouse Heme -née en 1903 à Paris- mais il se trompe en indiquant aussi les époux Laroche, cafetiers de profession et non Juifs.

Obligation leur est donnée ensuite de se faire recenser à la mairie afin que soit apposée la mention « JUIF » sur leurs papiers d’identité. Ainsi, grâce à cette collation de renseignements, nous devrions être en mesure de savoir combien et qui ils étaient. En août 1942[1], vingt-six Juifs de nationalité française[2], polonaise[3], roumaine[4], russe[5] et turque[6] vivent ainsi à Cluny. C’est le cas de la famille Oferman-Rotbart, étudiée par un groupe d’élèves[7], des Frischer[8] ou des Baccharas.

Fernand Baccharas, né en 1886 à Lure en Haute-Saône, vit route de Massilly. Avant l’arrestation et la déportation du couple Oferman-Rotbart, il est appréhendé le 17 février 1944. Par le convoi 69 du 7 mars 1944, il est déporté au camp d’Auschwitz où il est gazé le 12 mars 1944. Son épouse -Jeanne Grumbach- et leur fille Jacqueline étaient-elles encore présentes au domicile au moment de son arrestation ? En l’état actuel de nos recherches, nous ne pouvons pas répondre à cette question…

D’autres Juifs vécurent également à Cluny, préférant toutefois rester dans l’ombre. Certains réussirent à éviter ainsi la dénonciation et la déportation, d’autres non. Combien étaient-ils ? Il est impossible de répondre à cette question, les sources étant lacunaires et les témoins bien souvent disparus.

En ville, Zacharjasz -dit Zac- Hirsbein, cousin de la famille Oferman, vit ainsi caché et prépare l’arrivée dans la région clunisoise de sa femme et de leurs fils Ado. Le 27 février 1944, il est arrêté en même temps que Jacques Oferman. Après sa déportation à Auschwitz,  Mauthausen, Hanower puis Bergen-Belsen, il retrouvera sa femme et son fils en 1945 à Paris.

Sur la colline du Fouettin, il est certain que l’École Pratique accueille au moins deux élèves juifs. Le directeur, plus acquis aux idées de Vichy que Marius Deloire, son prédécesseur, le savait-il ? Certains de ces jeunes Prat’siens descendent à Notre-Dame le dimanche matin pour ne pas éveiller les soupçons…C’est le cas des frères Kleiman, Léon et Maurice, qui entrent successivement à l’École pratique en 1941 et 1943. Ils logent en ville sous un faux nom : Clément. En 1943, Léon se présente aux Arts ; élève brillant mais juif, son oral de mathématiques se voit sanctionné d’un 1/20. Ultérieurement, il repassera avec brio le concours. Au même professeur qui l’avait interrogé en mathématiques il dira : « Je vous méprise. » 

Au moment du Centenaire du lycée, Maurice Kleiman était toujours en vie et j’avais réussi à retrouver sa trace à Paris. Invité à la célébration des cent ans de l’École pratique, il avait renoncé à venir. Dénoncés, son frère et lui avaient été obligés de fuir de toute urgence Cluny pour le Nord de la France. Ces mauvais souvenirs restaient encore, plus de soixante ans après, terriblement ancrés dans sa mémoire.

La famille Piquard à Cluny

Autre famille juive cachée à Cluny, les Piquard. L’ouvrage publié en 2015 par Alain Belassène nous offre de découvrir leur histoire, d’autant que les enfants, Micheline, Denise et Paul, sont toujours en vie. Leurs témoignages nous permettent de retracer le parcours de cette famille cachée de 1942 à 1945 dans la cité clunisoise.

À Dijon, « l’entreprise d’achat et vente de bétail Samuel Piquard, père et fils -fondée en 1897- est interdite d’exercice suite au « décret préfectoral du 1er février 1941[9]. » De ce fait, la famille Piquard n’aura plus de moyens d’existence, l’entreprise n’étant même pas pourvue d’un administrateur provisoire[10]. » La seule solution, c’est la fuite pour toute la famille sur les routes de France : tout d’abord le Cantal, l’Aveyron puis Lyon en lien avec la résistance dijonnaise qui compte dans ses rangs « Monsieur Émile », le cheminot Émile Duvault.

Lucie et Georges PiquardLucie et Georges Piquard[11]

Leur sécurité n’étant plus assurée à Lyon, les Piquard arrivent à Cluny par l’autocar en provenance de Mâcon « vers la fin 1942[12]. » Lucie Katz (1903-2002) et Georges Piquard (1899-1952), leurs trois enfants,  Micheline, née en 1927, Denise en 1930 et Paul en 1933, seront plus connus sous le nom de la famille «Georges », prénom du père, nous dit sa fille Micheline[13], que sous le nom de Piquard.

Lucie Piquard et ses trois enfantsLucie Piquard et ses trois enfants[14]

La famille s’installe dans un appartement en rez-de-chaussée qui devait être un ancien commerce, rue Lamartine, à côté de la pharmacie Dubois. En face se trouve la charcuterie Parisot, située non loin du café de Monsieur Juif (aujourd’hui café de la Nation). Georges Piquard connaît bien ce dernier, puisque les deux hommes entretenaient déjà des relations professionnelles avant la guerre. Également marchand de bestiaux, M. Juif procure alors un emploi à Georges.

Les deux filles « Georges » sont inscrites aux Récollets, école privée de filles, Micheline en classe de 4e et Denise en classe de 6e. Celle-ci nous raconte : « Je ne sais pas sous quel nom nous étions inscrites (…) Ce que je sais, c’est que lors de notre inscription ma mère a dit à la Supérieure que nous étions protestantes. La mère Supérieure a alors demandé si nous étions calvinistes ou luthériens et ma mère fut fort embarrassée pour répondre[15].» Catherine de Chouin[16], également scolarisée aux Récollets à cette époque, témoigne du fait que « les religieuses accueillaient des réfugiés de partout et de confessions différentes mais elle ne posait pas de questions. » Quant à Paul, frère de Micheline et de Denise, il suit les cours de l’école primaire publique de garçons.

Les enfants « Georges » sont discrets. Comme Denise le rapporte, « À l’époque, nous ne nous faisions pas remarquer vu les circonstances, c’est pourquoi nous n’allions pas vers les autres[17] Les deux jeunes filles n’en sont pas moins des adolescentes et elles entretiennent quelques relations amicales, notamment avec une certaine « Bijou. » Elles fréquentent également Jeanne Pétré, son frère Georges et ses deux cousins Jules et Charles, Dady Peigné, la fille du pâtissier, Suzanne ou Simone Delorieux et la parisienne Monique Lacoeuille dont elles souhaiteraient avoir des nouvelles.

Aux Arts et Métiers, Micheline évoque les noms d’André Martin[18], des frères « Clément », de leur vrai nom Kleiman, d’Yves Rousselet qui habitait chez son oncle, propriétaire d’une entreprise de bois à l’entrée de Cluny, et du prat’sien Guy Josserand, assassiné par la milice le 29 juin 1944 à Mâcon, avec son camarade Jean Rigollet.

Certaines figures des Récollets ont marqué leur esprit : la directrice sœur Marie (Marie Lachat), sœur Paul du Précieux-Sang, Melle Antoine et Denise Pariat. Denise Piquard se souvient de celle qui deviendra sœur Solange : « Elle nous donnait des cours de patience et bonne conduite. Elle était très gentille avec moi, patiente et attentive. Elle aidait ses élèves. J’avais aussi des cours de dessin et de couture. Une sœur qui avait été en Calédonie nous disait parfois : « Vous êtes plus sauvages que les sauvages de Calédonie. »

Pour assurer la protection des élèves juives accueillies dans l’école privée, l’actuelle Mère Supérieure de la congrégation des sœurs de Saint Joseph de Cluny explique que rien n’apparaît dans le cahier de bord journalier de la congrégation tenu par la Mère Supérieure de l’époque. Discrétion oblige, Micheline ne profite même pas des jardins nourriciers de la congrégation[19]. Scolarisées sous le statut d’externes, elle et sa sœur rentrent déjeuner à la maison, limitant tout déplacement les mettant peut-être en danger. La seule entorse à cette règle, ce sont les cours particuliers que Micheline prend auprès de M. Verchère[20] qui n’habitait pas très loin de chez eux.

Au petit matin du 14 février 1944, la SIPO SD de Lyon encercle Cluny, procède à de nombreuses arrestations et envoie en déportation cinquante-neuf personnes ce jour-là, six le 15 et deux le 17 février. « Alors que nous étions prêtes à aller à l’école, [se souvient Micheline] mon père dit : « Personne ne sort, il y a un allemand devant chaque porte. (…) Nous avons été miraculeusement épargnés  et aujourd’hui  je ne sais toujours pas comment nous avons pu passer à travers les mailles de la police[21]. »

Puis, le 14 juillet 1944, la famille assiste à « une gigantesque opération de parachutage, dont sont sortis deux aviateurs, un canadien et un anglais[22]. »

Lors du bombardement de Cluny le 11 août 1944,  toute la famille dort à la belle étoile la première nuit  et trouve ensuite refuge dans une ferme. Les « Georges » sont en effet accueillis chez Monsieur Delorme, ami résistant de Léon Juif, à Lournand. Peu après, raconte Denise[23], « mon petit frère jouait dans une vieille voiture dans la cour de cette ferme. Mon père entendant arriver des avions a juste eu le temps de sortir Paul de la voiture lorsque des avions ont mitraillé cette voiture ainsi que le banc devant la maison »,  « où ma mère et ma tante étaient assises quelques minutes auparavant, en  train de tricoter[24] », poursuit Micheline. Le bombardement terminé, les Clunisois partis se réfugier à l’extérieur découvrent leur ville en ruines. La famille « Georges » a la chance de réintégrer son logement.

Les filles Piquard ne gardent pas le souvenir exact de leur départ de Cluny. Toutefois, Micheline se souvient très bien du repas pris au café du Commerce pour célébrer ce départ.  

Au revoir Cluny…! « Avec émotion et beaucoup de reconnaissance. »

En réintégrant leur appartement dijonnais, vide, quelle désolation de constater que tous les meubles et objets ont fait le bonheur des Allemands, mais aussi celui des voisins. « Pour ce qui est des réparations et les dédommagements de guerre, il nous a fallu attendre des décennies. Certains dommages matériels ont enfin pu être pris en compte, à partir de 1997, grâce à la commission Mattéoli[26]. »

Reprenant leurs études au lycée Marcel Pardé à Dijon, obligation leur est faite de redoubler, et Micheline en garde un goût amer. Leur père -Georges Piquard- reprend difficilement son activité professionnelle à Dijon. Très affaibli, il décèdera à 53 ans en 1952. Leur mère Lucie ouvrira un petit commerce qu’elle tiendra jusqu’à l’âge de 74 ans, afin de faire vivre famille et proches.

Micheline se marie en 1950 à Pierre Marx dont la famille a également tout perdu pendant la guerre. Ils auront deux enfants. Ensemble ils poursuivront à Dijon une activité commerciale dans le textile. Micheline vit toujours à Dijon.

Micheline Piquard
Micheline Piquard, Dijon, 25 janvier 2016. © N. Wolff

Quant à sa sœur Denise, elle se marie à Gérard le Royer ; ils auront aussi deux enfants. Ils vivent à Paris.

Chantal Clergue, Nathalie Wolff,
avec l’aimable participation de Denise, Micheline et Paul Piquard


[1] Archives départementales de Saône- et-Loire. En 1943, on dénombrera dans le département : 530 Juifs français et 208 Juifs étrangers.
[2] Marcelle Weill, épouse Heme.
[3] Wietratchny Joseph, Levin Gerc, Grumblat Szimut Jacob, Sorgenstein Fraga épouse Grumblat, Grumblat Estera née Ozerwonobroda.
[4] Rachelseberg Marcel, Rachelseberg Moïse, Grumberg Léon Zachari, Grumberg Fridmann, Wechsler Wille.
[5] Blindler Israel et sa nièce née Schonfeld,  Goldenberg Nalga épouse Blindler et sa fille Mauricette.
[6] Elazar Rachel, Elazar née Salomon.
[7] Rivka, Claire Jasmine et Louise, Léa, Clara Myard et Floriane, Marin et Mathieu Prost préparent différents articles sur la famille Oferman-Rotbart.
[8] David, Estera et Jacqueline Frischer, juifs polonais, sont recensés à Cluny en 1942. D’après l’historienne et biographe de la famille Oferman-Rotbart -Karinne Rullière- David Frischer travaillait comme tailleur pour le clunisois Livrozet.
[9] Archives départementales de Côte-d’Or : Dossiers 1090W39 à 45. Élément transmis par Alain Belassène, 18 janvier 2016.
[10] Bellassène Alain. Être Juif sous l’occupation en Côte-d’Or et en Bourgogne. Dijon : Ed. de l’Escargot Savant, 2015, 321 pages, p. 218.
[11] Archive privée, Micheline Piquard.
[12] Bellassène Alain. Être Juif…, op.cit., p. 220.
[13] Entretien téléphonique avec Micheline Piquard, 23 octobre 2015.
[14] Archive privée, Micheline Piquard.
[15] Entretien téléphonique avec Denise Piquard, 30 octobre 2015.
[16] Entretien téléphonique avec Catherine de Chouin-Jacolin (1925-), 30 octobre 2015. Fille du régisseur des haras, elle est élève aux Récollets de 1934 à 1944 et elle a connu beaucoup d’élèves et d’enseignantes.
[17] Entretien téléphonique avec Denise Piquard, 30 octobre 2015.
[18] André Martin (Cl 144) est scolarisé à La Prat’s -K’stor en 1943- et prépare donc son entrée aux Arts et Métiers. Arrêté par erreur en avril 44 pour meurtre, il est libéré et réussit l’entrée aux Arts, promotion 1944.
[19] De même, l’historienne K. Rullière note à propos d’Annette Oferman, scolarisée également aux Récollets : « Simone Plathey pense se souvenir qu’Annette ne descendait pas en récréation avec les autres camarades ; ce qui suppose pour elle un statut particulier dans l’école. »
[20] Clergue Chantal-Michelon Fabrice. La Prat’s, un lycée à Cluny 1893-1946. Cluny : JPM éd, 2004, 176 p., p. 142. M. Verchère surnommé « le Saxon » par ses élèves, était professeur d’allemand à La Prat’s et collègue de M-L. Zimberlin.
[21] Bellassène Alain. Être Juif…, op.cit., p. 220.
[22] Ibidem., p. 222.
[23] Entretien téléphonique avec Denise Piquard, 30 octobre 2015.
[24] Bellassène Alain. Être Juif …, op.cit., p. 222.
[25] Ibidem., p. 306. Dijon est libérée le 11 septembre 1944.
[26] Ibidem., p. 223. Suite au discours de Jacques Chirac le 16 juillet 1995, au Vel d’Hiv à Paris, la commission Mattéoli est mise en place le 25 mars 1997 par A. Juppé. Elle a pour mission de recenser les biens juifs confisqués « tant par l’occupant que par les autorités de Vichy.» Suite aux lois antijuives (109 lois et décrets) établies par le gouvernement de Vichy entre 1940 et 1941 un « bien juif », quel qu’il soit, est d’abord identifié et soustrait à son propriétaire au profit d’un administrateur provisoire afin d’être vendu à un « non-juif. » Ceci vise à « éliminer l’influence des juifs de l’économie nationale. » Remis le 17 avril 2000, le rapport souligne « l’ampleur de la spoliation. » Depuis 1997 environ 15 000 dossiers ont été réglés pour 440 millions d’euros alloués aux requérants par le CIVS (Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations).

3 réflexions au sujet de « Être Juif à Cluny sous l’Occupation – N. Wolff & C. Clergue »

  1. Très bel article instructif.
    Certains portraits m’ont fait pensé au film avec Alain Delon « Monsieur Klein », qui est récemment repassé sur Arte

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