[Portrait] Pierre Seel, itinéraire d’un triangle rose – Chantal Clergue

Avec le traité de Versailles signé le 28 juin 1919, certains territoires de l’Alsace et de la Moselle redeviennent partie intégrante de la Nation française après avoir été annexés en 1871 par l’Empire allemand. L’armistice signé le 22 juin 1940, l’Alsace et la Moselle sont de nouveau rattachées au Reich. L’Alsace est associée au Gau de Bade et la Moselle à la Sarre et au Palatinat. Considérés alors comme des citoyens allemands à part entière, la population se voit interdite de parler français et les fonctionnaires, forcés de signer une déclaration de fidélité. Chacun a obligation de prouver qu’il est « Allemand de souche » pour ne pas tomber sous l’ordonnance nazie du 16 décembre 1941. Dans le cas contraire, les biens des « indésirables » (Juifs, Français de l’intérieur, condamnés de droit commun, Tsiganes, etc.) sont confisqués. Quant aux jeunes hommes, ils sont affiliés aux organisations nazies comme le Front Allemand du Travail, la corporation paysanne, les Jeunesses Hitlériennes ou incorporés à la Wehrmacht, devenant ainsi des « Malgré nous. »

Deux camps furent installés pour rééduquer la population ou l’exterminer. Le Struthof, ouvert en 1941 -où les Allemands installent une chambre à gaz en 1943- et le camp de Schirmeck. C’est là que fut emprisonné Pierre Seel, premier déporté homosexuel français -né à Haguenau le 16 août 1923- qui a trouvé le courage de témoigner en 1994 en publiant : « Moi Pierre Seel, déporté homosexuel. »

Pierre Seel vit à Mulhouse dans une famille catholique très pratiquante, entouré et choyé au milieu de ses frères et sœurs. En 1939, il a passé son certificat d’études, fait sa communion solennelle et le voilà employé comme vendeur dans un magasin de chaussures. Il fréquente alors un lieu de rencontres homosexuelles et se fait voler sa montre. « Comme un con », raconte-t-il, il va déposer plainte à la police. Mais la Gestapo, lorsqu’elle entame sa chasse aux homosexuels en Alsace, retrouve trace du document et P. Seel est arrêté pour infraction au paragraphe 175 –réprimant l’homosexualité- le 3 mai 1941 avec onze autres jeunes hommes, tous présumés homosexuels. Il a alors 17 ans.

Emprisonné à la prison de Mulhouse, il subit pendant 10  jours, interrogatoires, tortures et viol. « J’ai hurlé comme quelqu’un qu’on égorge[1]«  et oui, il n’a pas nié mon attirance pour les garçons. Atterrés, son père et son frère apprennent là qu’il n’est qu’un « Schweinehund » (sale porc), un « Arschficker » (baiseur de culs).

Le 13 mai, il est transféré au camp de Schirmeck et la descente aux Enfers continue.  Lui, le « zazou » fier de sa belle chevelure, se retrouve tondu : sur sa tête nue, une croix gammée de dessinée et, attachée sur son uniforme, la barrette bleue, celle qu’on attribue aux homosexuels au camp de Schirmeck. Il se nourrit de carottes lorsqu’il nettoie les clapiers des lapins et, toute la journée, les Allemands jouent à lui jeter des petits papiers par terre. Et Pierre Seel de courir sans relâche pour les ramasser.

Soixante ans plus tard, il vit au milieu d’une « jachère » comme il le confie à Daniel Mermet. En effet, lorsque le journaliste de France Inter le rencontre à Toulouse en 1993, son appartement est un fouillis indescriptible. Quoi de plus normal ? Lui, le triangle rose qu’on a obligé à attraper des petits papiers des mois durant, refuse maintenant de ranger, préférant accumuler, entasser, se laisser déborder… par les petits papiers.

En 1993, la lumière d’une bougie éclaire toujours son appartement toulousain, symbole de son amour pour Jo, son « tendre ami ». Celui que Pierre a rencontré en 1940 a été arrêté et, comme lui, déporté à Schirmeck. Un matin, Jo manque désespérément à l’appel et les haut-parleurs du camp diffusent bruyamment de la musique classique, se remémore-t-il en pleurant. C’est l’heure qu’ont choisie les SS pour tuer en public son ami. Ils lâchent leurs chiens : nu, un seau sur la tête, Jo meurt sous les crocs.

« Ils lui enfoncèrent violemment sur la tête un seau en fer-blanc. Ils lâchèrent sur lui les féroces chiens de garde du camp, des bergers allemands qui le mordirent d’abord au bas-ventre et aux cuisses avant de le dévorer sous nos yeux. Ses hurlements de douleur étaient amplifiés et distordus par le seau sous lequel sa tête demeurait prise. Raide et chancelant, les yeux écarquillés par tant d’horreur, des larmes coulant sur mes joues, je priai ardemment pour qu’il perde très vite connaissance. Depuis, il m’arrive encore souvent de me réveiller la nuit en hurlant. Depuis plus de 50 ans, cette scène repasse inlassablement devant mes yeux. Je n’oublierai jamais cet assassinat barbare de mon amour. Sous mes yeux, sous nos yeux. Car nous fûmes des centaines à être témoins[2]. »

Après six mois d’internement, Pierre Seel se retrouve libre et quitte le camp de Schirmeck, sans bien comprendre pourquoi. De retour dans sa famille, il connaît toutefois peu de répit puisque, quatre mois après, il est enrôlé de force sur le front russe. C’est ainsi qu’il devient un « Malgré nous[3]« .

Enfin libre, comment se reconstruire lorsqu’on retrouve les siens ? Il faut taire l’indicible, enfouir les souvenirs, tenter d’oublier les atrocités. C’est impossible. Seule sa mère le pousse à la confidence : « Elle fut l’exception à mon pacte de silence[4]« , mais elle décède le 6 juin 1949.

Jour après jour, Pierre se retrouve seul avec l’image de Jo bouffé par les chiens et la honte qui le ronge. Il est alors persuadé que la seule façon de s’en sortir, c’est de rayer l’homosexualité de sa vie et de se marier. Et c’est ce qu’il fait. Il reste vingt-huit ans auprès de sa femme et de ses enfants qui accepteront difficilement son secret : « Ainsi, il n’avait servi à rien que j’endure ce que j’avais enduré et que je renonce à mon homosexualité[5]. »

Une longue route commence alors pour Seel : il faut rompre le silence, trouver le courage de témoigner. À notre tour, pour tous ces « oubliés de l’Histoire », il faut trouver le courage de lire son témoignage. Un livre dont on ne sort pas indemne.

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©calmann-levy (1994)

« C’est une voix devenue blanche qu’on entend ici. Pierre Seel se souvient : la déportation dans les camps nazis, la torture et l’humiliation, puis l’enrôlement forcé -comme Alsacien- dans l’armée allemande, le front de l’Est, l’évasion et la capture par les Russes. Mais il se souvient de son retour de guerre : le mur de réprobation dressé devant lui, l’homosexualité inavouable, la décision de mener une existence « comme les autres », le mariage et la vie réglée. Qu’aura-t-il fallu pour que, un beau jour d’avril 1982, il choisisse de briser cette apparence pour que son long silence devienne un long combat pour la vérité ? Dans ce récit de vie rompue, on lira l’aveu poignant d’un homme qui voudrait, simplement, que justice lui soit enfin rendue. »


[1] Entretien avec Daniel Mermet. Émission « Là-bas si j’y suis », France Inter, 1993.
[2] Seel Pierre. Moi, Pierre Seel déporté homosexuel. Paris : Calmann-Lévy, 1994, 198 p., p. 59-60.
[3] Ibidem., p. 63 et suivantes.
[4] Ibidem., p. 122.
[5] Ibidem., p. 146.

Chantal Clergue – CPE

4 réflexions au sujet de « [Portrait] Pierre Seel, itinéraire d’un triangle rose – Chantal Clergue »

  1. Bravo pour tous vos articles et notamment pour celui-ci qui m’a fait trembler. Il nous montre une fois de plus que la cruauté n’a connu aucun limite. Et de surcroît, le destin des homosexuels était longtemps un sujet tabou. Le § 175 dont vous aviez parlé ne fut aboli qu’en 1994. L’amour n’est pas un crime, mais la discrimination l’est, et les gays et lesbiennes ont dû lutter pour être acceptés. Dans une société multiculturelle, tout le monde trouve sa place. Voilà la différence entre une démocratie et une dictature, c’est l’individu qui compte.
    Bonne continuation, pour le projet entier !

  2. Il y a peut-être encore pire à lire dans le prochain article qui traitera de la non-reconnaissance de cette déportation, non reconnaissance par l’État et non reconnaissance par certains autres déportés.

  3. C’est dur de lire cela….. Mais merci de l’avoir écrit ainsi Chantal, je ne savais pas tout ça. Je pense qu’on ne se réalise pas toujours jusqu’où ils pouvaient aller…

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