« Anormaux, nuisibles et superflus » : les triangles roses – Chantal Clergue

Dans l’entre- deux-guerres, comme Paris et Londres, Berlin est une ville libre, détachée de beaucoup de préjugés moraux. On y trouve des lieux de rencontres spécifiques, des bars, des clubs et des dancings fréquentés par les homosexuels.

Hitler, devenu chancelier du Reich le 20 janvier 1933, promulgue le 28 février le décret pour « la protection du peuple et de l’État. » En effet, dans la nuit du 27 au 28 février, le Reichstag est incendié par un jeune sympathisant communiste et homosexuel, manipulé par les nazis, Marinus Van der Lubbe. C’est le prétexte qu’attendait Hitler pour suspendre toutes les libertés civiles et politiques établies par la Constitution. En mars, les premiers camps de concentration sont ouverts et ils fonctionnent rapidement. Puis, le 30 juin 1934, survient « La Nuit des longs couteaux », une opération qui permet à Hitler, Himmler et Göring d’éliminer les SA et leur chef de file, Ernst Röhm, sous couvert de « débauche homosexuelle. »

L’historienne Florence Tamagne le souligne : Himmler soutenait l’idée que l’homosexuel -ressortissant du Reich ou des territoires annexés notamment comme l’Autriche, l’Alsace et la Moselle- « dans un contexte d’angoisse démographique et de lutte pour la conquête de l’espace vital, [il] devait être éliminé » puisqu’il « n’avait pas de valeur sociale », c’est-à-dire qu’il ne pouvait ni se marier, ni faire des enfants[1]. À partir de février 1933 s’abat donc une première vague de répression pour lutter contre la dégénérescence de la race, mais c’est sans commune mesure avec ce qui survient lors de l’entrée en vigueur du nouveau paragraphe 175 le 1er septembre 1935.

Selon la nouvelle loi, sont passibles de sanctions tous les actes sexuels « Unzucht », même les simples caresses ou la masturbation. Enfin, en octobre 1936, la lutte contre l’homosexualité s’accentue puisque « la répression des homosexuels fut organisée de manière systématique[2]. » Alors que la délation est encouragée, il ne reste aux hommes et aux femmes qu’à se cacher, à choisir l’exil ou le mariage blanc pour y échapper.

Notons que le paragraphe 175 ne concerne cependant pas les femmes, les nazis considérant que le vice est plus répandu chez les hommes. Ainsi, même si des lesbiennes furent déportées, elles portèrent le triangle rouge (celui des détenues politiques), alors qu’on a attribué aux hommes un signe distinctif : un tissu jaune avec un A majuscule porté autour de leurs hanches (Arschficker = baiseur de culs)  ou pour certains une barrette bleue et enfin, un triangle rose[3].

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Au même titre que les juifs, les tsiganes et les slaves, considérés comme des « anormaux, nuisibles, superflus[4] », les homosexuels connaîtront la déportation à Dachau et Orianenburg mais également à Buchenwald, Mauthausen, Flössenburg, Gross-Rosen, Nordhausen et Natzweiller. Là, on attribue à ces « sous-hommes » les travaux les plus durs : les carrières à gravier et le rouleau compresseur à Dachau, la carrière d’argile à Sachsenhausen, les excavations du tunnel de Dora et les carrières de pierres à Buchenwald. Dès lors, travaillant dans des conditions inhumaines ou victimes d’expériences médicales (greffe de glandes et castration[5], fièvre typhoïde et malaria), ils ont peu de chance de survivre : 60% décèdent en déportation, souvent la première année.

Les sources étant lacunaires pour estimer le nombre exact d’homosexuels déportés, Florence Tamagne note qu’ils seraient entre 5 000 et 15 000 sur une population homosexuelle allemande alors comprise entre 1.5 et 2 millions[6]. Néanmoins, même si la grande majorité des homosexuels a pu échapper à la déportation, conclut l’historienne, « Tous, cependant, furent des cibles permanentes du régime et vécurent dans l’angoisse et l’infamie cette période. À ce titre, ils méritent le Souvenir[7]. »


[1] Tamagne Florence. « La déportation des homosexuels durant la Seconde Guerre mondiale. », in Revue d’éthique et de théologie morale, n°239, 2/2006. p. 77-104, p. 84.
[2] Ibidem., p. 91.
[3] Le Bitoux Jean. Les oubliés de la mémoire. Paris : Hachette Littératures, 2002, 294 p., p. 83.
[4] Sofsky Wolfgang. L’organisation de la terreur. Paris : éd Calmann-Lévy, 1996, p. 159.
[5] Depuis le 26 juin 1935, certains homosexuels ont pu être libérés de prison, à condition d’accepter la castration. Mais lorsqu’ils sont déjà dans un camp, s’ils l’acceptent, étant considérés comme « guéris » de leur homosexualité, ils sont envoyés sur le front russe.
[6] Tamagne Florence. « La déportation des homosexuels…, op.cit., p. 103. Chiffres donnés par le sociologue allemand Rüdiger Lautmann.
[7] Ibidem., p. 102-103.

Chantal Clergue, CPE

Une réflexion au sujet de « « Anormaux, nuisibles et superflus » : les triangles roses – Chantal Clergue »

  1. Article très instructif, merci. Tu sais, cela me fait penser dans un autre genre à ces « travailleuses forcées » forcées de se prostituer dans les camps, dont on n´a jamais reconnu le statut de « Zwangsarbeiterinnen »; Ruth Klüger les évoque dans son discours du 27 janvier 2016 devant le Bundestag. Il y a les mémoires qu´on a fini par bien vouloir entendre, et celles qu´on continue d´étouffer…

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