[Camps] L’internement en France 1939-1946 : des camps pour les « indésirables » – Chantal Clergue

En France, dès 1939, des milliers d’hommes et de femmes furent internés en France : des Juifs (100 000), des réfugiés espagnols et des interbrigadistes (350 000), des « ressortissants des puissances ennemis » (40 000), des Tsiganes (3 000), des politiques (15 000), des droits-communs et des trafiquants du marché noir1. Puis, à partir de 1942, pour 75 000 Juifs, ces camps deviennent les antichambres de la déportation, les gouvernants français acceptant, comme le souligne l’historien Denis Peschanski, « d’imbriquer la politique d’exclusion antisémite qui était la leur dans la politique de déportation qui était celle des Allemands2. »

Avant leur extermination, pour les enfants, séparés de leurs parents, ne sachant même pas leur nom, c’est déjà l’horreur.  

Internés à Drancy : l’arrivée et le départ des enfants.
Témoignage d’Odette Daltroff-Baticle
3.

« Des autobus arrivent. Nous en sortons des petits êtres dans un état inimaginable. Ils ont mis des jours et des nuits pour venir de Pithiviers, wagons plombés ; 90 par wagon avec une femme qui, en général, a 2, 3, 4 gosses à elle dans le tas. Ils ont de 15 mois à 13 ans, leur état de saleté est indescriptible, les 3/4 sont remplis de plaies suppurantes : impétigo. Il y aurait tant à faire pour eux. Mais nous ne disposons de rien, malgré le dévouement incomparable de notre chef de camp [interné, DP], le commandant Kohn. Immédiatement nous organisons des douches. Pour 1 000 enfants, nous disposons de 4 serviettes ! Et encore avec difficulté. Par groupes nous emmenons ces enfants aux douches. Une fois nus, ils sont encore plus effrayants. Ils sont tous d’une maigreur terrible et vraiment presque tous ont des plaies : il va falloir essuyer les sains avec une serviette et les autres presque toujours avec la même souillée. Notre cœur se serre. (…)

Jamais nous n’oublierons les visages de ces enfants : sans cesse, ils défilent devant mes yeux. Ils sont graves, profonds et, ceci est extraordinaire, dans ces petites figures, l’horreur des jours qu’ils traversent est stigmatisée en eux. Ils ont tout compris, comme des grands. Certains ont des petites frères ou sœurs et s’en occupent admirablement. Ils ont compris leurs responsabilités. Ils nous montrent ce qu’ils ont de plus précieux : la photo de leur père et de leur maman que celle-ci leur a donnée au moment de la séparation. À la hâte les mères ont écrit une tendre dédicace. Nous avons toutes les larmes aux yeux ; nous imaginons cet instant tragique, l’immense  douleur des mères. (…) Nous essayons de faire la liste de leurs noms. Nous sommes surpris par une chose tragique : les petits ne savent pas leurs noms. […] Les prénoms, noms et adresses que les mamans avaient écrits sur leurs vêtements avaient complètement disparu à la pluie et d’autres, par jeu ou par inadvertance, ont échangé leurs vêtements. En face de leur numéro figuraient sur les listes des points d’interrogation.

La question nourriture est aussi un désastre : que donner à ces petits déjà malades, cette soupe d’eau et de carottes, pas assez de récipients, ni de cuillères. Nous étions obligées de faire manger les plus petits. (…) Avant le départ pour le grand voyage, on passait à la tonte les hommes et les enfants des deux sexes. Cette mesure est vexatoire et agit beaucoup sur le moral des individus, particulièrement chez les enfants. Un petit garçon pleurait à chaudes larmes. Il avait environ 5 ans. Il était ravissant, des cheveux blonds bouclés qui n’avaient pas connu les ciseaux. Il répétait qu’il ne voulait pas qu’on lui coupe les cheveux, sa maman en était si fière et, puisqu’on lui promettait qu’il allait la retrouver, il fallait qu’elle retrouve son petit garçon intact. Après le départ de ces 3 000 ou 4 000 enfants sans parents, il en restait 80 vraiment trop malades pour partir avec les autres ; mais on ne pouvait les garder plus longtemps. Nous leur préparons quelques vêtements. Ils ont de 2 à 12 ans. Comme les adultes, ils sont mis dans ces escaliers de départ inoubliables. On laissait parquées les 1 000 personnes choisies pour le prochain départ pendant 2 ou 3 jours, isolées du reste du camp. Hommes, femmes, enfants, sur de la paille souillée rapidement … Tous gisaient sur la paille mouillée, mourants qu’on transporte sur des civières, aveugles, etc.

Une amie et moi devions à partir de 3 heures du matin, nous occuper de ces 80 enfants, les préparer au départ, les habiller … En rentrant dans ces chambrées, il y avait de quoi se trouver mal. Je trouvais mes enfants endormis, les petits déjà infectés avec leur dysenterie. Sans lumière je commençais à les préparer ; je ne savais pas par quel bout commencer. Vers 5 heures du matin, il fallait les descendre dans la cour, pour qu’ils soient prêts à monter dans les autobus de la STCRP qui menaient les déportés à la gare du Bourget. Impossible de les faire descendre : ils se mirent à hurler ; une vraie révolte ; ils ne voulaient pas bouger. L’instinct de conservation. On ne les mènerait pas à l’abattoir aussi facilement. Cette scène était épouvantable ; je savais qu’il n’y avait rien à faire ; coûte que coûte on les ferait partir. En bas on s’énervait. Les enfants ne descendaient pas. J’essayais de les prendre un par un pour les faire descendre ; ils étaient déchaînés, se débattaient, hurlaient. Les plus petits étaient incapables de porter leur petit paquet. Les gendarmes sont montés et ont bien su les faire descendre. Ce spectacle en ébranla tout de même quelques-uns. Au moment du départ, on pointait chaque déporté.

Sur les 80 gosses, environ 20 ne savaient pas leurs noms. Tout doucement, nous avons essayé de leur faire dire leurs noms ; sans résultat. À ce moment surgit devant nous le maître de toutes les destinées, le sous-off. allemand Heinrichsohn, 22 ans, très élégant en culotte de cheval. Il venait à chaque départ assister à ce spectacle qui, visiblement, lui procurait une immense joie.

Je ne puis oublier la voix de ce petit garçon de 4 ans qui répétait sans arrêt, sur le même ton, avec une voix grave, une voix de basse incroyable dans ce petit corps : « Maman, je vais avoir peur, Maman, je vais avoir peur »

 

Le sanatorium surveillé de la Guiche, Saône-et-Loire

Sur tout le territoire, on compte plus de 200 camps d’internement : le camp des Alliers à Angoulême, Le Vernet en Ariège, Drancy, Gurs, Rivesaltes, Les Milles… et, au total, selon Denis Peschanski, « ce furent 600 000 personnes un temps plus ou moins long derrière les barbelés des camps français d’internement entre février 1939 et mai 19464. »

Proche de chez nous, le sanatorium de la Guiche5, destiné aux soldats réformés ou en instance de réforme pour tuberculose, ouvre en 1918. Transformé en camp d’internement en décembre 1941 pour les détenus « reconnus atteints de tuberculose évolutive ou de tuberculose ancienne » et qui « ne supportent pas le régime des camps6« , il peut accueillir jusqu’à 233 internés -femmes et hommes- surveillés par 58 agents des cadres de la surveillance des camps, 3 agents intégrés dans la police régionale d’État et 1 inspecteur des Renseignements généraux7. Une fois rétablis, les prisonniers doivent rejoindre leurs différents camps. On dénombre au sanatorium surveillé de La Guiche jusqu’à 393 internés pendant l’année 19438, dont des Juifs principalement allemands ou autrichiens9, quelques femmes avec parfois des enfants.

Même si le sanatorium reste bel et bien un camp d’internement vichyste, les conditions d’hébergement y sont toutefois plutôt meilleures par rapport à ce que les internés ont vécu antérieurement : avec des draps propres, des infirmières en tablier blanc…, ils ne regrettent pas le camp de Gurs ou celui du Vernet où ils ont connu la vermine et la faim. Ceux qui ont de la famille peuvent recevoir des visites, voire ils obtiennent des permissions pour se rendre au chevet d’un parent malade ou décédé10. Certains, lors de ces occasions, en profitent pour ne pas rejoindre le sanatorium. De ce fait, note J-Y. Boursier, les évasions étaient fréquentes et ce, même avec la complicité des gardiens.  

Néanmoins, l’isolement dans lequel vivent les internés sans liens familiaux est terrible et, pour rompre ce vide,  Marie-Louise Zimberlin leur rend visite.

À Noël 1943, elle écrit ainsi à sa sœur Sophie :

« J’ai donné du papier bleu pour des tuberculeux protestants (…), des Russes, des Grecs, des Yougoslaves, des Maltais, etc.  Ils ont séjourné dans des baraques (ill.) pendant les hivers qui ont été si durs. Les voilà atteints de tuberculose et dire que c’est peut-être ce qui les a sauvés. Si tu n’étais pas si occupée, je t’aurais donné une adresse parce qu’ils ne savent pas où sont les membres de leurs familles et sont heureux d’avoir une lettre. Je te raconterai les misères de ces pauvres bougres11.«   

Comme M-L Zimberlin, issue d’une famille protestante des Cévennes  et professeur, Alice Ferrières (1909-1988)12 s’occupera aussi d’envoyer colis et lettres aux malades du sanatorium. Ruth Karp, jeune femme internée en 194313, répond ainsi à Alice :
« J’ai été profondément émue par votre lettre si gentille. Émue, parce que vous êtes de religion protestante et que vous avez pitié de la souffrance des israélites. J’ai souvent douté que les êtres humains ressentent encore de la pitié. Je vois que je me suis trompée14. »

Sanatorium_La_Guiche
Le sanatorium de La Guiche15

Le 24 mars 1944, les maquisards appartenant aux groupes FTP « Le vainqueur »  de Germagny, celui de Dettey dirigé par Allain-Hector et celui de Louis Boussin-Charlot attaquent l’établissement et libèrent vingt-sept hommes. L’opération a été préparée, tant à l’intérieur (avec la complicité du couple Béranger16) qu’à l’extérieur, et les résistants savent exactement qui doit sortir du camp. Seuls les malades trop faibles restent avec le docteur Selzer qui a établi la liste de ceux qui pouvaient s’évader. L’attaque est rapide : les internés sont prêts et les résistants brisent le portrait du Maréchal, emportent les armes, une machine à écrire, du tabac et des vêtements. Tandis que certains hommes, munis de faux-papiers, poursuivent leur route, une dizaine d’évadés, à l’instar de Sandor Vas ou de l’italien Ottavio Tamponi -qui ne pèse alors que 38 kg- demandent à rejoindre le maquis.

La libération du sanatorium surveillé de La Guiche, souligne Robert Chantin, « fait partie des situations mémorables. Elle l’est par son exécution impeccable et sans pertes, elle l’est par sa dimension symbolique, elle l’est par le trouble semé chez l’adversaire vichyste17. »

LaGuiche_Aujourdhui
© C.Clergue – L’hôpital local de La Guiche, décembre 2015

1 Décret-loi de novembre 1938 « relatif à la situation et à la police des étrangers » qui permet l’internement des « indésirables étrangers. » Puis, la loi du 18 novembre 1939 permet l’internement « de tout individu, Français ou étranger, considéré comme dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique. »
2 Peschanski Denis. Les camps français d’internement (1938-1946) – Doctorat d’Etat. Histoire. Université Panthéeon-Sorbonne – Paris I, 2000. <tel-00362523>, p. 813.
3 Ibidem., p. 622-624. Témoignage d’Odette Daltroff-Baticle rédigé en 1943 et publié in Serge Klarsfeld, Le Calendrier Le Calendrier de la persécution des Juifs en France 1940-1944, Paris, FFDJF et The Beate Klarsfeld Foundation, 1993. Internée à Drancy, O. Daltroff-Baticle s’occupa des enfants ; elle fut libérée en 1943.
4 Ibidem., p. 811. À la Libération, ces mêmes camps serviront à l’emprisonnement d’autres indésirables -les  collaborateurs- et à des familles allemandes, transférées en France pendant les combats de 1945. Au sanatorium de La Guiche, ce sont les femmes suspectées d’avoir collaboré avec l’ennemi qui y seront enfermées.
5 Boursier Jean-Yves. Un camp d’internement vichyste : le sanatorium surveillé de La Guiche. Paris ; Budapest ; Torino : l’Harmattan, 2004, 209 p. Le village de La Guiche est situé à 26 km de Cluny.
6 Ibidem., p. 43 et 58. Le camp accueille également des internés qui sont atteints de bronchopneumonie, d’emphysème, de bronchite chronique, de troubles cardiaques, d’asthme, etc. Certains arrivent à La Guiche en ne présentant donc aucun symptôme de tuberculose. Ils ont, selon l’auteur pu « bénéficier de complicités dans leur camp afin d’être transférés à La Guiche, lieu isolé des grands centres concentrationnaires. »
7 Ibidem., p. 66.
8 Ibidem., p. 44.
9 Ibidem., p. 46. En février 1942, on compte 180 malades dont 74 juifs en majorité allemands.
10 Ibidem., p. 64.
11 Archives CHRD 71 : lettre de M-L Zimberlin  à Sophie Zimberlin, Noël 1943.
12 Première femme à être reconnue Juste parmi les Nations en 1964, Alice Ferrières cachera de nombreux enfants et adolescents à partir de 1943 dans la région de Murat.
13 Juive allemande, Ruth Karp a 29 ans lorsqu’elle arrive du camp de Gurs à La Guiche.
14 Cabanel Patrick. «Chère Mademoiselle…» – Alice Ferrières et les enfants de Murat, 1941-1944. Paris : Ed. Calmann-Lévy, 2010, 557 p. Voir le chapitre 4 sur la correspondance d’A. Ferrières et de R. Karp, notamment la lettre de Ruth Karp à Alice Ferrières datée du 2 mai 1943. Au sujet du livre de P. Cabanel, lit-on dans Le Monde d’avril 2010 : « Ces pages, poignantes d’authenticité, forment un témoignage sans équivalent sur ce que voulait dire, concrètement, aider les Juifs sous l’Occupation. »
15 Archive privée, Chantal Clergue.
16 Boursier Jean-Yves. Un camp d’internement…, op.cit., p. 90. Germaine Béranger, militante au sein du PCF en 1940, est infirmière et son mari agent d’entretien. Craignant que certains malades ne soient remis aux autorités allemandes, le couple avait organisé un groupe FTP à La Guiche et ils préparèrent la libération du camp.  
17 Chantin Robert. Itinéraires de deux amis résistants de Saône et Loire : Paul Pisseloup, Jean Tortiller. Paris : l’Harmattan, 2012, 194 p., p. 54-55.

Chantal Clergue – CPE

2 réflexions au sujet de « [Camps] L’internement en France 1939-1946 : des camps pour les « indésirables » – Chantal Clergue »

  1. J’apprends en 2016, que le sanatorium de la Guiche, était un camp d’internement pendant cette période 1940/1945.Et dire que des rescapés Clunisois des camps de la mort malades de tuberculose dans les années 50 ont été hospitalisés sur ce site.
    A mon avis je pense… que les déportés n’étaient pas au courant de ce qui c’était passé pendant la guerre.

    1. Le sanatorium de La Guiche fut bien un camp d’internement politique sous l’occupation.
      Les internés qui y furent détenus étaient tous tuberculeux et recevaient néanmoins les soins nécessités par leur maladie.Il y avait dualité dans la direction de cet établissement:. Deux services distincts: l’un à caractère médical relève du Ministère de la santé, l’autre policier est sous le contrôle du Ministère de l’intérieur.
      Après la disparition du régime de Vichy des déportés tuberculeux y furent soignés à leur tour, à la différence qu’il n’y avait pas de gardes en armes pour les surveiller.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *