[Déportation] Ravensbrück : « Je n’ai plus rien. Mon crâne, mon corps, mes mains sont nues. » – Chantal Clergue & Jasmine Denogent

« Nous formulons le vœu que nos enfants veuillent considérer l’existence libre des êtres humains comme valeur suprême, que le droit à la vie, le droit à la dignité personnelle et le droit à la liberté ne puissent plus jamais être violés. Dans la coexistence des peuples, l’égalité sociale et la justice doivent remplacer toutes les aspirations à la domination1. »

Parties de Romainville le mardi 18 avril 1944, les Clunisoises arrivent au KL2 Ravensbrück le samedi suivant. Il leur a fallu rallier- en passant par Sarrebruck- la gare de Fürstenberg en wagon, puis marcher jusqu’au camp.

Arrivées, il leur faut déposer effets personnels, l’or et l’argent, se déshabiller, obtenir un numéro, passer la visite pour les poux, se faire couper les cheveux ou être tondues, passer à la douche et revêtir l’uniforme : une robe de bagnard avec un triangle cousu3, une chemise, une culotte, des bas de laine, des chaussons et des galoches. Ensuite, direction le block de quarantaine.

« Mon Dieu, je n’ai plus de vêtements sur moi,
Je n’ai plus de chaussures,
Je n’ai plus de sac, de portefeuille, de stylo,
Je n’ai plus de nom. On m’a étiqueté 35 202.
Je n’ai plus de cheveux,
Je n’ai plus de mouchoir,
Je n’ai plus de photos de maman et de mes neveux,
Je n’ai plus l’anthologie où, chaque jour, dans ma cellule de Fresnes, j’apprenais ma poésie,
Je n’ai plus rien. Mon crâne, mon corps, mes mains sont nues4. »

Situé à 80 km de Berlin, le camp de Ravensbrück -construit en 1938- a accueilli entre 100 000 et 130 000 détenues entre 1939 et 1945 (dont 8 000 à 10 000 Françaises5) et environ 20 000 hommes, prisonniers au « petit camp des hommes. » L’historien B. Strebel estime à 28 000 le nombre d’hommes et femmes qui y décèdent6, assassinés7, mourant de faim8, d’usure au travail9, de maladies10 ou à la suite d’expériences médicales11. Si un décret nazi interdit que les femmes enceintes soient internées, ce n’est pas toujours le cas. Les mères avortent alors de force ou voient leur enfant tué à la naissance12.

Passée la période de quarantaine, les femmes sont mises au travail : après avoir avalé un « liquide noirâtre » à la va-vite, il faut se préparer à douze heures de travail quotidien après un appel à 3H45 du matin13. Elles restent alors debout jusqu’à deux heures ou plus. Un deuxième appel sur la Lagerstrasse, celui du travail, les envoie dans le Kommando où elles sont affectées : entretien des routes du camp, pelletage du sable, tri des vêtements14. En effet, « à partir de mars 1943 et jusqu’aux dernières semaines de 1944, l’objectif dominant du commandant de Ravensbrück parut être la rentabilité de son camp15. » Germaine Tillion le souligne, Russes et Françaises sont alors considérées comme les déportées les moins rentables. De ce fait, les Françaises seront « les plus détestées et les plus maltraitées dans les usines et dans les ateliers » et elles se trouvent « écartées des postes avantageux et des travaux les moins pénibles16. »

Malade ou accidentée, une femme peut rester au camp, sans aller obligatoirement au Revier (infirmerie).  Agées de plus de cinquante ans, infirmes ou malades, les déportées demeurent alors dans leur block en tricotant douze heures par jour des chaussettes. Néanmoins, mieux vaut toujours travailler pour échapper au Jugendlager, le « camp de jeunesse. » En effet, possibilité est donnée aux déportées d’obtenir une « carte rose » pour aller se reposer dans un « camp de repos » situé à Uckermark. Fin 43, Germaine Tillion comprend la dangerosité de la carte rose et dissuadent les Françaises affaiblies de l’accepter17. À Uckermark, nues sous leur robe, debout pendant quatre ou cinq heures dans le froid de l’hiver 1945  et privées de la moitié de la nourriture qu’elles recevaient à Ravensbrück, elles meurent de froid, d’épuisement ou sont gazées18.

Arrivée à Ravensbrück le 22 avril 1944, comment Marie-Louise Zimberlin a pu survivre jusqu’à sa libération dans de telles conditions ?   

La Zim a pu tout d’abord échapper aux travaux les plus durs. Dora Rivière écrit ainsi à Sophie Zimberlin : « Si mes souvenirs sont exacts, je crois que Louise a dû travailler deux ou trois matinées au sable, mais comme elle m’a dit : Dieu est bon ! Je peux tenir une demi-journée au sable et il n’a pas permis que j’aie à assurer une journée complète19. »

Elle reste tout d’abord un mois au block 26 pour être ensuite déplacée au block 27 pendant quelques jours. Mais elle attrape la scarlatine et part au Revier II où elle fait la connaissance du médecin Louise Le Porz20, atteinte de la même maladie. C’est là que les deux femmes nouent une solide amitié. Pour L. Le Porz, Marie-Louise était une « femme exquise et une camarade de tout premier ordre à la compréhension et à la délicatesse toujours en éveil. (…) Elle avait su garder un esprit libre et au lieu de se plaindre comme beaucoup de ses camarades, elle avait un courage silencieux21. »

Dans son ouvrage sur Ravensbrück, Sarah Helm confirme ces liens d’amitié entre les deux femmes : « La favorite de Loulou était certainement Mademoiselle Zimberlin, une professeure d’anglais de Cluny, en Bourgogne, qui avait aidé les parachutages – la réception de parachutistes venant d’Angleterre – dans la résistance, mais elle était très « discrète » sur ce point, alors Loulou ne connaissait pas les détails. En fait, Marie-Louise ‘Zim’ Zimberlin, 56 ans, avait utilisé son Anglais (appris en Écosse) pour interpréter des messages envoyés par des signaux en provenance d’Angleterre quand des parachutistes étaient sur le point d’atterrir, et les emmenait ensuite dans des cellules de résistance autour de Cluny. Loulou avait rencontré Zim dans le bloc de la scarlatine22. »

En juin 44, Marie-Louise peut enfin écrire à sa mère, en allemand : « Je n’ai pas encore reçu de vos nouvelles. Je me porte bien. »

Zim Lettre allemand Recto
Seul courrier envoyé par M-L Zimberlin depuis le camp à sa mère23.

À sa famille, elle demande, via la Croix-Rouge : un peu de dentifrice, du savon, des victuailles, mais poursuit-elle : « Ne vous laissez pas mourir de faim pour moi24. »  Sa sœur Sophie lui répond en juillet 1944 qu’elle lui fait parvenir un colis : « Demande et je te trouverai sans me priver ce que tu veux25. » Dans ce colis, 10 biscottes, 1 sac de biscuits, 1 Kg de miel, 1 boîte de pâté, 1 boîte de cassoulet, 300 g de pâtes de fruits, 1 sac d’abricots secs, 2 dentifrices, 1 tablette de chocolat, 250 g de bonbons, 1 pain d’épices, 2 fromages secs, 2 savons. La Zim ne recevra pas le paquet. À Avignon, sa famille qui a subi les bombardements qui ont durement touché la ville le 27 mai 1944, passe son temps dans les abris et court les magasins, désespérément vides. Malgré ses efforts pour trouver du ravitaillement, c’est le seul colis que Sophie pourra envoyer à sa sœur.

En septembre, Marie-Louise part au block 15, celui des tricoteuses. Cependant, ne résistant pas aux appels matinaux, elle est atteinte d’une forte angine. Elle est transférée au block 10 le 1er novembre. Soignée et protégée par Louise Le Porz, devenue médecin du block, elle reste là par protection afin d’éviter la vie beaucoup plus pénible des blocks libres. À peine rétablie elle-même, tenant sûrement à peine debout, elle aide les déportées atteintes de tuberculose : « Jour et nuit elle était sur pied. Vers le mois de janvier, elle avait le cœur fatigué et j’ai pu lui faire une cure de strophantine intraveineuse qui l’avait beaucoup remontée et j’espérais vraiment la ramener en France… en santé suffisante pour se guérir26

« Puis, Louise Le Porz « dit à Zim qu’elle pouvait encore survivre, que ça serait bientôt fini. Et elle accepta qu’on la fasse entrer clandestinement dans un block plus sûr. Zim voulait survivre alors je l’ai persuadée de prendre le risque27. » Elle se retrouve alors dans le block 24 avec une « blockowa polonaise qui l’aimait beaucoup et ne l’a jamais tracassée28. » Terriblement affaiblie, sa compagne de block -Melle Albert- ne la reconnaît cependant pas : elle a perdu ses cheveux, il ne lui reste qu’une seule dent et elle était d’une maigreur épouvantable.  «Et pendant plusieurs jours, redoutant à chaque instant la visite des mégères allemandes, se cachant sous les lits, derrière les cadavres, n’importe où, elle attendit29.» 

La foi, l’entraide et l’amitié : voilà ce qui sauve Marie-Louise Zimberlin : « Je ne sais si les personnes qui n’ont pas vécu en Allemagne pourront réaliser la force, la puissance de ces liens d’amitié nés dans des circonstances aussi tragiques. L’amitié à Ravensbrück était une bouée de sauvetage … », écrira Louise Le Porz  à Sophie Zimberlin30.

Le 4 avril 1945, 300 déportées quittent le camp31. Louise Le Porz veille encore sur la Zim jusqu’en France. Et, dans le train qui les ramène, Marie-Louise trouve le courage d’écrire à sa famille : « J’ai vieilli de vingt ans mais je suis là et le printemps en Suisse nous rit de toutes ses fleurs. (…) C’est l’heure de rendre la carte et ce sera meilleur encore de bavarder32. »


Amicale des déportés de Cluny. « Le pire c’est que c’était vrai ! » Cluny : JPM éditions, 2005, 411 p., p. 208. Il s’agit du Manifeste de Neubrandenburg rédigé par un groupe de détenues politiques de nationalités diverses au printemps 1944 et publié dans Bulletin Voix et visages, nov-déc 2003.
2 Konzentrationslager.
Tillion Germaine. Ravensbrück. Paris : Éditions du Seuil-Points, 1973 et mai 1988, 517 p., p. 148. Triangle rouge pour les « politiques », violet pour les Témoins de Jéhovah, vert pour les « droit commun », noir pour la catégorie asociale, les Schmuckstück et les Tsiganes notamment. G. Tillion (1907-2008) est déportée en octobre 1943. Grand-croix de la Légion d’honneur, elle entre au Panthéon en 2015 en même temps que Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Jean Zay et Pierre Brossolette.
4 Archives du CDRD 71. Texte écrit par Catherine Roux, en repos, retour de déportation à Megève, septembre 1945.
Tillion Germaine. Ravensbrück, op.cit., p. 208-209.  ¼ de détenues pour un délit de droit commun et les autres comme déportées politiques, même si toutes n’avaient pas fait acte de résistance.
6 Strebel Bernhardt. Ravensbrück, Un complexe concentrationnaire. Paris : Fayard, 2005, p. 486 et 587.
7 Le camp comporte en avril 1943 un crématoire à deux fours augmenté d’un 3e à la fin de 1944. De janvier à avril 45, une  chambre à gaz est installée et fonctionne. C’est l’ « Aktion 14 f 13 » qui touche prioritairement les femmes incapables de travailler : parties en transport noir, elles sont gazées. Selon G. Tillion, 500 personnes sont gazées par jour en 44, notamment le 30 mars et les 1er et 2 avril (p. 248).
8 Tillion Germaine. Ravensbrück, op.cit., En 1943, les détenues ont droit à une soupe aux rutabagas le midi et moins de 200 grammes de pain le soir. (p. 156.) En 1945, la soupe est remplacée par une « demi-margarine » un cube pas plus gros qu’un morceau de sucre. (p. 254.) Les Françaises reçurent moins de colis que les autres et, « dans le block NN, elles n’en recevaient pas du tout. » (p. 198.) 50 déportées meurent de faim chaque jour en 1944. (p. 248.)
9 Ibidem., p. 213. Selon l’auteur, « jusqu’à la fin de l’année 1944, (…) le travail intensif était le principal mode d’extermination. »
10 La surpopulation du camp amène une épidémie de typhus au début de l’année 1945. Les Clunisoises Simone Grandjean et Suzanne Burdin en seront atteintes mais survivront.
11 Tillion Germaine. Ravensbrück, op.cit., p. 164 et suivantes. Il s’agit des expériences médicales réalisées par le Pr Gebhart sur les étudiantes polonaises, les « Kaninchen » ou « lapins. »
12 En 1944, les Allemands décident de ne plus exterminer les nourrissons. Placés dans la Kinderzimmer où Marie-José Chombart de Lauwe a exercé comme puéricultrice, ils meurent quasiment tous, de maladies ou de faim. Sur 522 nouveau-nés, seuls 31 survivent dont 3 Français.
13 Tillion Germaine. Ravensbrück, op.cit., p. 159-160. Quatre appels quotidiens sont faits puis trois en 1944. Les équipes de nuit « Nachtschicht » commencent elles à travailler à 18H pour finir à 6H le matin.
14 Amicale des déportés de Cluny. « Le pire…, op.cit., p. 199. Suzanne Burdin a travaillé au sable puis au tri de vêtements.
15 Tillion Germaine. Ravensbrück, op.cit., p. 191.
16 Ibidem., p. 197.
17 Ibidem., p. 244-245.
18 Ibidem., p. 252 et suivantes. La mère de Germaine Tillion y sera gazée le 2 mars 1945.
19 Archives du CDRD 71. Lettre de Dora Rivière à Sophie Zimberlin, 11 mai 1945. Dora Rivière (1895-1983), médecin, arrive à Ravensbrück le 31 janvier 1944. Elle a reçu, à titre posthume, la médaille des Justes parmi les Nations en 2012.
20 Croix de guerre, médaillée de la Résistance et officier de la Légion d’honneur, Louise Le Porz  (1914-2013), médecin, est arrivée à Ravensbrück le 27 juin 1944.
21 Archives du CDRD 71. Lettre de Louise Le Porz à Sophie Zimberlin, 17 juin 1945.
22 Helm Sarah. If this is a woman, Inside Ravensbrück : Hitler’s concentration camp for women. Hachette UK, 15 janv. 2015 – 848 p., p. 393. Traduction : Jasmine Denogent.
23 Archives du CDRD 71. Lettre de MLZ à sa mère, juin 1944.
24 Ibidem.
25 Ibidem. Lettre de Sophie Zimberlin à MLZ, juillet 1944.
26  Ibidem. Lettre de Louise Le Porz à Sophie Zimberlin, 17 juin 1945.
27 Helm Sarah. If this is a woman…, op.cit., p. 486. Traduction : Jasmine Denogent.
28 Archives du CDRD 71. Lettre de Dora Rivière à Sophie Zimberlin, 11 mai 1945.
29 Gorce Nelly. Journal de Ravensbrück. Paris : Actes Sud, 1995, p.149.

30 Archives du CDRD 71. Lettre de Louise Le Porz à Sophie Zimberlin, 17 juin 1945.
31 Selon L. Le Porz, au moins vingt-cinq femmes sur les 300 sont déjà décédées  en Suisse ou en France à la date du 17 juin 1945.
32 Archives du CDRD 71. Dernière lettre de MLZ à sa famille.

Chantal Clergue et Jasmine Denogent

4 réflexions au sujet de « [Déportation] Ravensbrück : « Je n’ai plus rien. Mon crâne, mon corps, mes mains sont nues. » – Chantal Clergue & Jasmine Denogent »

  1. Notre mère Louise LIARD (LE PORZ), décédée en avril 2013, était déjà médecin au moment de son arrestation en février 1944. Elle a gardé sa vie durant le souvenir douloureux de toutes ces camarades qu’elle n’avait pu sauver faute de moyens dans l’absolu dénuement du camp.
    Elle avait tissé avec certaines les liens d’une amitié profonde née à la fois du partage de conditions de vie à proprement parler inhumaines et de la rencontre de personnalités fortes comme ce fut le cas avec Mademoiselle ZIMBERLIN dont elle rappelait toujours avec émotion les qualités de coeur et la finesse d’esprit.
    Il est bon que soit conservé le souvenir du sacrifice consenti par ces femmes, connues ou inconnues, pour que notre pays reste un pays de liberté et que ce sacrifice soit pour nous, aujourd’hui, une invitation à être à la hauteur des enjeux du monde dans lequel nous vivons.

    1. Cher monsieur,

      comme vous avez raison de rappeler le pouvoir formidable de l’amitié et par la même du partage inconditionnel, merci pour vos mots d’espérance pour ce siècle irraisonné
      si troublant de vanité.
      voici les mots d’Elie Wiesel pour rendre grâce et hommage à la grandeur d’âme de notre mère Madame Louise LIARD, ( LE PORZ ) son dévouement de médecin et sa si tenace discrétion en toute circonstance.

      “Friendship marks a life even more deeply than love. Love risks degenerating into obsession, friendship is never anything but sharing. »

    2. I am trying to find out more about a Hungarian born nurse Anne-Marie Basch who survived Ravensbruck and Neubrandenberg.
      Any help much appreciated.
      Regards
      David Lowe
      Sydney

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