[Livre] Aller simple pour Pitchipoï – Catherine Girbig

Et_tu_n_es_pas_revenuJe relis pour la troisième fois Et tu n’es pas revenu, de Marceline Loridan-Ivens.

Les mots de Marceline me rentrent dans l’âme, comme ceux de Ruth Klüger (Juive autrichienne déportée encore un peu plus jeune, auteur de Weiter leben et Unterwegs verloren), mais que l’on ne cherche dans leurs livres ni pathos, ni morale édifiante.

Non, il n’y a rien de bon qui puisse sortir d’Auschwitz.

Et tu n’es pas revenu, répète Marceline.

Tu, c’est son père, déporté avec elle à Auschwitz-Birkenau. Elle à Birkenau, lui à Auschwitz. Elle avait seize ans. Elle se sentait toujours la chère petite fille de son papa, Schloïme. À Drancy, quand s’est confirmé le pressentiment que les trains qui devaient les emmener vers Pitchipoï1 allaient en fait vers le grand Est et les contrées que bien des Juifs – polonais, russes ou de Mitteleuropa – avaient fuies des décennies auparavant, Marceline avait dit à son papa « Nous travaillerons là-bas et nous nous retrouverons le dimanche. »

Schloïme lui avait répondu « Toi, tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas. »

Et tu n’es pas revenu. « J’ai eu si peu de temps pour faire provision de toi. »

Schloïme n’est pas revenu. Marceline n’a pas réussi à échapper à la prophétie de son père. Comment être vivante sans lui, sans ce père aimé ? Le mot papa lui est insupportable, encore 75 ans après. Il est sorti de ma vie si tôt qu’il me fait mal.

Pour parler de ce livre, j’aurais envie de le citer. Pas forcément dans l´ordre. Mais intégralement, comme la carte 1 sur 1 imaginée par Borges. Mais alors à quoi bon en parler, puisqu’il me suffit de vous dire de le lire ?

Marceline, qu’en pensez-vous ? Vous qui, revenue sans votre père dans une France amnésique et antisémite, avez été si peu, si mal écoutée ?

Dans l’entre-deux sidérant du travail d’esclave entre Auschwitz et Birkenau, Marceline et Schloïme se sont croisés. Une première fois, et cette retrouvaille appartient aussi à d’autres détenus qui en furent témoins, ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre, et ils l’ont payée cher, cette rencontre. Marceline, traitée de putain par le SS qui la frappait, s’évanouit, juste après avoir eu le temps de dire à son père dans quel bloc elle se trouvait. « Je suis au 27 B ». Et quand elle reprit conscience, il y avait une tomate et un oignon dans sa poche, petits cadeaux miraculeux du père redevenu brièvement, dans cet enfer, protecteur de sa chère petite fille.

Deux Stücke d’Auschwitz redevenaient, le temps d’une fugace étreinte, un père et sa fille.

Ils se sont revus, mais pas reparlé. Et puis Schloïme a réussi à faire parvenir une lettre – comment ? Marceline l’ignore, le papier, les crayons étaient d’inimaginables trésors dans ces camps-là – à sa chère petite fille.

Marceline a oublié le contenu de cette lettre. Tout le monde aurait voulu savoir les mots du père, sa famille – mère, frères et sœurs à son retour -, elle-même. Mais Marceline a oublié les mots. Assoiffée de l’amour du père comme elle l’était, elle se dit qu’elle a dû absorber cette lettre trop vite, comme une éponge. Et puis « les mots nous avaient quittés. Nous avions faim. » Et puis il ne fallait surtout pas se ramollir. « Là-bas, on perd d’abord les repères d’amour et de sensibilité. On gèle de l’intérieur pour ne pas mourir. »

« Nous étions tout au bord. Nous ne vivions plus que le présent. »

« Il n’y avait plus d’humanité en moi. »

Marceline est revenue. Enfin quelque chose de Marceline est revenu, et beaucoup sans doute est resté au camp, près de Schloïme.

Marceline à son retour aurait aimé rester au Lutetia, ce sas pour revenants, elle aurait préféré se retrouver avec ses amies, Simone (Veil), Frida, Mala, Françoise. Mais on l’a mise dans un train pour qu’elle retourne dans sa famille, on ne pouvait pas la garder. Quand elle arriva à Bollène, sa mère ne l’attendait pas sur le quai. Comment attendre un revenant ? Personne ne comprenait que les matelas lui étaient insupportables, et qu’elle ne pouvait dormir qu’à même le sol. Son oncle lui apprit qu’il était lui aussi survivant d’Auschwitz, mais « ne leur raconte pas, ils ne comprennent rien. »

« Personne ne voulait de mes souvenirs. »

Comme dans l’Allemagne année zéro d´après guerre, où personne ne voulait rien savoir, surtout pas ce qui aurait pu sortir de la bouche des revenants d’un enfer qu’il était quand même plus pratique de refouler, personne en France n’a su écouter Marceline, personne porté par « cet après-guerre amnésique et antisémite qui se racontait une France héroïque et frappait de déni chacun de mes souvenirs ». Malgré tout, Marceline – malgré ses sérieux doutes sur l´intérêt d’être revenu – a décidé de vivre, de devenir cinéaste et de faire sienne les causes de tous les peuples combattant pour se libérer d’un joug de domination. La cause algérienne, vietnamienne. La décolonisation fut son grand combat, et celui de son mari Joris Ivens.

« Oui, cela valait le coup. »

Si on entend l’interview que Marceline Loridan-Ivens a donnée à Patrick Cohen le 27 janvier 2015, on peut la prendre pour une dame devenue amère. Marceline n’est pas amère. Elle est en colère. Elle qui s’est battue par ses films contre tous les systèmes d’exploitation et destruction de l’homme par l’homme, elle est en colère.

« Je sais maintenant que l’antisémitisme est une donnée fixe, qui vient par vagues avec les tempêtes du monde, les mots, les monstres et les moyens de chaque époque. »

« Je n’ai pas peur de mourir, je ne panique pas. Je ne crois pas en Dieu ni à quoi que ce soit après la mort. Je suis l’une des 160 qui vivent encore sur les 2500 qui sont revenus. Nous étions 76 500 Juifs de France partis pour Auschwitz-Birkenau. Je dîne une fois par mois avec des amis survivants, nous savons rire ensemble et même du camp à notre façon. Et je retrouve aussi Simone. Je l’ai vue prendre des petites cuillères dans les cafés et les restaurant, les glisser dans son sac, elle a été ministre, une femme importante (…), mais elle stocke encore les petites cuillères sans valeur pour ne pas avoir à laper la mauvaise soupe de Birkenau. »

À lire : Ma vie balagan et Tu n’es pas revenu.

À voir : La petite prairie aux bouleaux, son film sur Auschwitz, ou ses films avec Joris Ivens sur la Chine, le Viet-nam ou l’Algérie.


1 « Pitchipoï, ce mot yiddish qui désigne une destination inconnue et sonne doux aux oreilles des enfants qui le répétaient pour parler des trains qui s’en allaient » (Et tu n’es pas revenu, page 11)

Catherine Girbig  – Professeur d’allemand

5 réflexions sur « [Livre] Aller simple pour Pitchipoï – Catherine Girbig »

  1. « Je sais maintenant que l’antisémitisme est une donnée fixe, qui vient par vagues avec les tempêtes du monde, les mots, les monstres et les moyens de chaque époque. »
    avec internet aujourd’hui on voit partout des theses comploistes antisionnistes ou meme antisémites … tmtc soral ou dieudo

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