[Livre] La philosophie à l’épreuve d’Auschwitz, les camps nazis entre mémoire et histoire • Jean-François Bossy – Lucie Delpeuch

La_Philosophie_a_l_epreuve_d_AuschwitzPréliminaire 

On pensait qu’Auschwitz serait une révolution, mais comme tout phénomène ou catastrophe elle est soumise à l’oubli. Cela est dû à la fois à l’extrême proximité et à l’éloignement radical que nous ressentons face à l’événement. Les remparts contre l’oubli sont les récits des témoins qui empêchent le recul de la pensée face à quelque chose d’innommable, et empêchent de soumettre ce phénomène à des « moules de pensée » philosophiques qui nous feraient voir les camps avec les yeux antérieurs à cet événement, ce qui permettrait un rapprochement avec l’idéologie des bourreaux.

Mais le camp n’est l’application d’aucune théorie qui ne puisse être comprise : elle relève forcément d’une œuvre utopique de la raison ou de la déraison.

On peut soit considérer Auschwitz (qui recouvre le phénomène concentrationnaire) comme une parenthèse dans le progrès continu de l’homme ou alors comme l’expression au grand jour des mécanismes invincibles de notre société qui ont toujours cours, mais sont cachés.

L’hypertrophie mémorielle

Du « on sait déjà »…
Dès 46,  la saturation est présente dans les différentes sociétés : les éditeurs ne publient plus la littérature des camps. Entre 45 et 48, 104 ouvrages paraissent sur le sujet parallèlement aux publications des photos des armées libératrices.

À « on ne voulait pas savoir »
Avec le temps les hommes ont cru être guéris de la folie. La société ne présentait plus de violence vive. La sécurité, le confort, ont donné une illusion progressiste, on touchait au meilleur des mondes. La violence était transférée à l’État qui la tenait gardée, écartée du quotidien. En conséquence : le désensauvagement des populations et les us et coutumes policés. La réaction face à la résurgence de la violence vive pendant la guerre est donc de détourner le regard. De là découle l’ignorance de la société face au drame au moment où il se joue, et l’hypersensibilité ressentie au sortir de la guerre face à la violence « trop » exposée.

Souvenons-nous
Le devoir de mémoire pose une question : y-a-t-il une leçon à tirer de cet événement ? En effet, Auschwitz représente l’antithèse de toute forme constructive, comment pourrait-elle nous aider ? Auschwitz est déconnecté de nos conditions de vie démocratique.

Ce devoir de mémoire est appliqué à l’école, mais il pose des problèmes. En effet, ce devoir est enseigné comme une morale. Les élèves s’identifient aux victimes, la morale est pré-définie, il s’agit d’un modèle héroïque de résistance contre la barbarie. Cela ne prépare en rien à la capacité de décoder à l’avance des pratiques et politiques dangereuses, ou encore à la situation de dilemme à laquelle peut être confronté un résistant, entre patrie ou famille par exemple.

Le devoir de mémoire est particulier à la seconde guerre mondiale, car l’œuvre concentrationnaire avait pour but ultime l’oubli total de ses victimes, de leur existence, donc il s’agit de ne pas oublier cet événement afin de ne pas parachever le dessein nazi.

Tout crime cherche à effacer son méfait, signe qu’il subsiste une ultime conscience morale, cependant dans le cas des camps l’effacement des traces n’est plus un trucage, mais fait partie de l’extinction. Lorsque la mort physique de la victime arrive, le crime est déjà accompli : cet individu est déjà anéanti. Cela explique la stupéfaction que le monde a pu connaître face aux bourreaux durant leur jugement car ils n’opposaient aucune stratégie de dissimulation : le crime n’est plus en mesure d’être vu comme un crime.

Le devoir de mémoire est donc devenu une religion, car Auschwitz représente l’envers décivilisateur de notre modernité.

De nombreux camps étaient situés à proximité de grandes villes. Buchenwald était même implanté dans la forêt ou vivait l’arbre de Goethe, on en déduit donc un rapport étroit entre civilisation et barbarie.

Auschwitz ne peut donc pas être une exception de notre histoire mais cette catastrophe est bien le produit de notre société. Pour ultime preuve, le fait que le réseau concentrationnaire (10 005 camps en tout) recouvre un espace important, relié, dirigé, inscrit en pleine Europe du XXème siècle.

Origine du camp, essence du camp

Les camps ne naissent pas avec le IIIème Reich, il en existait, en Afrique du Sud durant la guerre des Boers menée par les anglais fin XIXème. (Hitler profitait donc de cette origine pour mener à bien son entreprise), il en avait existé sous la dictature de Salazar, on trouve également des camps allemands contre les Herrero (1ère utilisation du mot « Konzentrationlagern »), ou encore en France, ou en Italie. La principale distinction de tous ces camps avec ceux de la seconde guerre mondiale est que le camp nazi était inséparable du projet social mis en œuvre, il s’agissait de l’extension du système punitif qui avait cours jusqu’alors. La forme antérieure est donc reconfigurée, les camps de concentration réalisent la synthèse des horreurs perpétrées par tous les bourreaux. Le rapport SS/juifs tient du sadisme, et le travail n’apparaît même pas comme une fin utile, mais bien comme un long processus de mort.

En général l’enfermement des déportés est paradoxalement réalisé dans un espace ouvert, où les frontières sont bien souvent en barbelés, et non en murs. En effet les barbelés, comme l’habitat installé, est une matérialité furtive, la construction des camps est déjà couplée avec l’oubli. Par ailleurs le barbelé créé un effet repoussoir, : en effet on repousse plus qu’on enferme, les déportés sont expulsés hors de l’humanité. Il démontre la politique zoologique et meurtrière à l’œuvre dans les camps.

Sociologie du camp

Parler de sociologie pour un camp, peut être embarrassant : le terme de société évacue la spécificité de ce système, et va dans le sens des créateurs des camps qui se fondaient alors sur d’autres formes acceptées de sociétés. On arrive alors à une complicité théorique.

On peut parler d’une société

On ne peut pas parler d’une société

1.Qui contient des groupes : classement, par nationalités, regroupement : « asociaux », « objecteurs de conscience », « politiques » etc. 1.Groupes sans aucun dénominateur commun, vie régie par le hasard, sélection à l’arrivée, choix hasardeux des victimes. ex. : déporté qu’on met dans le groupe de mise à mort immédiate puis dans un kommando de travail.
Sociologie impossible car certains déportés nommés « musulmans » sont deshumanisés, ils attendent la mort.
Hasard également dans la répartition entre les camps.
2. Hiérarchies au sein des camps, « aristocratie » des kapos par exemple 2. Hiérarchies qui tombent entre individus, distinctions d’âge inexistantes, perte du nom, des valeurs de solidarité ou fraternité.
Politique des camps

Selon Hannah Arendt la Modernité est en partie la cause de l’avènement totalitaire. Le totalitarisme brise le sentiment de coexistence entre les Hommes. En effet, l’avènement totalitaire  correspond à la généralisation d’une expérience extrême de « désolation », comme un deuil par exemple, c’est-à-dire la perte d’un ensemble de références rassurantes, d’une proximité. Perdre cette chose c’est aussi se perdre. Cela implique une ruine de notre confiance, une hostilité face à la réalité et une découverte de soi comme quelqu’un de superflu. En effet, cet objet perdu était un vecteur qui reliait au monde, ou permettait d’appartenir avec lui à l’humanité.

Pour les Modernes, justement, appartenir à l’humanité c’est avoir la capacité de rupture avec la tradition, être libre de s’arracher à toute chose. Ils généralisent donc l’expérience de désolation, comme condition d’appartenance à l’humanité.  L’individu en perte de repères est donc un individu libre. Par exemple, Roquetin, dans La nausée de Sartre définit le passé comme « un luxe de propriétaire », il est fier de ne posséder que son corps, d’être libre.

Cet arrachement des racines correspond à l’expérience concentrationnaire car le camp est une perte radicale de l’appartenance au monde. Le camp, en arrachant l’Homme à sa communauté et au monde des choses, le prive de son identité.

Primo Levi affirme donc l’importance des choses dans le Moi, qu’il compare aux membres de notre corps. Sans elles, l’homme se ré-animalise et se perçoit « en trop ».

C’est ainsi qu’Arendt ose dire que la condition d’esclave est préférable à celle de déporté, car l’esclave fait partie d’une communauté humaine, il est un instrument valorisé qui existe pour les autres et qui fait partie d’un tissu humain. À l’inverse, le déporté est considéré comme un déchet, il est hors du monde, il fait partie d’un peuple nu, intérieurement nu, car abandonné de son appartenance. Ainsi, la vision des Modernes est la cause des camps.

Toujours pour Arendt, dans le camp, la masse est contraire au Sujet collectif, elle est dépouillée de la maîtrise d’elle-même. Or, pour Arendt, la politique c’est le fait de co-agir, donc le camp est une structure apolitique.

Les 6 fonctions du camp seraient :

  1. Détruire le réel
  2. Transformer l’homme
  3. Produire une humanité fabriquée
  4. Détruire la pluralité
  5. Renaturaliser l’homme
  6. Produire une humanité superflue

La masse, comme elle n’est pas souveraine, est privée d’un monde où insérer ses actions, elle remet son destin dans une volonté supérieure (une politique de race ou de classe). Le pluralisme du réel disparaît donc. Il existe une unique réalité. L’homme est alors perçu comme une chose, il est sans appartenance. Cela détruit donc la pluralité. On peut parler de renaturalisation dans la mesure où il n’y a donc plus de différenciation interne à la masse : on considère l’humanité comme une espèce, et d’après la classification de races ou de classes, l’élimination au sein d’elle commence.

Toute cette vision arendtienne peut sembler problematique. En particulier parce qu’elle ne dissocie pas bourreaux et victimes. En effet, la masse est conduite par une volonté supérieure, elle n’est pas responsable individuellement, les camps correspondent à un nouveau réel. L’homme est un instrument du destin, donc dans ce sens, la culpabilité des nazis est quasiment anéantie. C’est l’Homme dans son essence qui est mis en cause. Cela voudrait dire que l’humanité est indistinctement dégradée par Auschwitz. Dans ce cas là, le particularisme même du judéocide est atténué, il représente seulement le premier génocide qui préparait les suivants, celui des Polonais etc, car pour Arendt, le mouvement totalitaire est sans limite. L’extermination progressive aurait fini par toucher les nazis eux-mêmes, à cause de la sélection sans trêve et de la radicalisation du processus. Arendt dépolitise donc le totalitarisme, il ne s’agit plus de l’invasion de la société civile par l’état, elle tient ensemble nazis et victimes.

Anthropologie & psychologie des camps

La banalité du mal 
Elle correspond à l’indifférence du bourreau qui réalise un crime démesuré. Il faut donc, que le nazi, en l’occurrence, ait subi une transfiguration pour être à l’origine de cette insensibilité. Une cloison apparaît entre humanité normale et humanité dégradée, considérée comme animale. En effet, on observe une insensibilité patente de l’homme à l’animal. Il n’y a qu’à regarder du côté de notre habitude à consommer de la viande : malgré notre connaissance des conditions terribles de l’abatage des animaux, notre regard reste indifférent, et teinté d’une pitié résiduelle. On remarque « une anesthésie morale » et la pitié résiduelle qu’ont pu ressentir les SS, a pu être vécu comme des faiblesses. Dans le cas concentrationnaire, le déporté est réduit à moins que la condition animale, en effet, l’animal a une utilité pour l’Homme, ce qui n’est pas vrai du rapport entre juifs et SS par exemple.

La Torture
La torture vécue en camp correspond à l’abolition de l’intimité, entre moi et toi, l’individu devient anonyme, il est exposé aux forces élémentaires (température etc). Le déporté n’existe plus que dans l’endurance, la résistance. La faim expulse la personne d’elle-même, car l’aliénation de l’homme à son corps abolit toute pensée. Par ailleurs, on observe une ruine de la communication. L’humour est l’apanage des bourreaux. Le camp instaure une domination totale sur ses prisonniers. Elle est faite d’un pouvoir disciplinaire extrême, qui rend l’Homme docile, en contrôle permanent, et du despotisme, qui pose la volonté d’un seul au dessus de la loi. Cette domination totale est synonyme de torture, elle efface la frontières entre les individus, par ailleurs la torture transforme la victime en agent de sa perte, car les situations auxquelles les détenus sont confrontés, amènent des choix impossibles. Parfois, la réponse positive ou négative à une même question amène toutes deux la torture, La mémorisation des interdits est rendue impossible, ou encore le respect d’un règle correspond à la violation d’une autre. Une subtile anarchie est donc maintenue pour torturer le déporté tout en le laissant collaborateur de sa perte.

La psychologie du détenu au camp correspond donc à un choc à l’arrivée au camp, puis à une régression à cause de la discipline et enfin à l’adoption du caractère SS. Les convenances cèdent, le champ perceptif est déstructuré, l’expérience au camp correspond à un film flou, à une dislocation temporelle et spatiale, les données sont incompréhensibles. De ce doute entre réel et fiction découle la difficulté de raconter l’expérience concentrationnaire. Est-ce qu’on retrouve sa personnalité comme on l’avait laissée ? Le traumatisme vient chez le torturé quand la torture n’a pas débouché sur une nouvelle affiliation, car si c’est le cas, la torture « a marché » a changé l’individu qui n’est donc plus en mesure d’être « choqué ».

Éthique des camps

Le camp exténue le comportement moral. Les valeurs y sont inversées, la croissance de l’un se fait au détriment de l’autre. Celui qui survit le fait grâce à la mort des autres. Mais cette situation extrême est également l’occasion de faire jaillir le meilleur, mais cela constitue plutôt l’exception qui confirme la règle.

Est-ce que le camp a délivré la vérité concernant la condition humaine ? Mais faut-il pour atteindre la vérité exposer l’Homme au traitement artificiel de la torture ?

En réalité, la vertu a pris des formes plus modestes, la fraternité est une brèche mentale dans le camp. Les grands modèles d’actions vertueuses ont du mal à exister, en revanche les petits signes de micro-resistance sont monnaie-courante. Plus la domination est grande plus le rejet en bloc est possible. Le crime est en effet possible mais le changement de nature de l’Homme, lui, est impossible. La liberté existe même face et dans la mort.

La déchéance de l’hygiène, l’aspect squelettique est d’ailleurs le signe d’une solidarité, car qui est bien portant a pactisé avec l’ennemi, si on est animalisé, la fraternité existe toujours.

Lucie Delpeuch – Terminale S

10 réflexions sur « [Livre] La philosophie à l’épreuve d’Auschwitz, les camps nazis entre mémoire et histoire • Jean-François Bossy – Lucie Delpeuch »

  1. Pour prolonger la réflexion, trois ouvrages qui peuvent être intéressants:
    – (1) Des hommes ordinaires, Daniel GOLDHAGEN
    – (2) Les bourreaux volontaires de Hilter, Christopher BROWNING
    – (3) L’injustifiable et l’extrême, manifeste pour une philosophie appliquée, Alain RENAUT

    Les deux premiers sont des analyses du 101e bataillon de réserve de la police allemande et des ses actions commises en Pologne. Il est intéressant de lire ces deux ouvrages en parallèle, le premier insistant sur la participation volontaire des soldats allemands aux crimes de masses, l’autre appuyant une thèse plus proche de l’état agentique visant donc à relativiser le contexte pour privilégier le concept (et donc nourrir le »ça aurait pu être n’importe qui »).
    Le dernier livre ne porte pas directement sur la Shoah (ce qui me paraît être une très bonne chose aussi, car comment dire quelque chose sur l’atrocité génocidaire dans le cas général si on reste dans le cas particulier du génocide nazi ?). C’est davantage une réflexion sur l’impasse méthodologique à laquelle aboutit la philosophie politique et morale contemporaine pour penser l’extrême. En effet, d’héritage kantien, les théories de justices (Rawls) et les théories de justice appliquées (au genre, au multiculturalisme, au cosmopolitisme…) restent très principielles et aboutissent à des hypothèses de continuité entre la « normalité » et l’extrême (dans cette perspective, l’extrême ne serait qu’un grossissement d’inégalités et d’injustices courantes). Renaut suggère qu’il faille recourir à une philosophie moins formelle et plus appliquée pour penser l’injustifiable.

    1. Tu as raison, Arthur, j’ai pas mal repris de termes du bouquin et pas toujours assez reformulé. Mme Boissard m’avait conseillé de faire un résumé plus « pédagogue », on va dire que c’est la version longue 🙂 Ça viendra peut-être ..

  2. C’est une analyse extrêmement fine et pertinente! Il faut absolument que tous les élèves qui participent au voyage du mois d’avril la lisent.
    Merci Lucie!

  3. Je voulais vous dire mon admiration vous exprimer ma reconnaissance.
    Quelles recherches, quel temps passé, vous avez bien compris la vie des déportés.
    BRAVO … Je compte sur vous pour être les témoins de cette mémoire.
    Annie

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