[Rencontre] La dernière déportée de Cluny décorée – Mathieu Auduc

Mme_Grandjean
Crédit photo : Annie Dufy

Simone Grandjean est une dame âgée de 90 ans. Assise dans un fauteuil roulant toute la journée, elle vit dans une résidence pour personnes du troisième âge nichée au coeur de Lyon. Ce dimanche 18 octobre 2015, j’ai eu l’honneur d’être convié à sa décoration et de converser avec elle. Comme toutes les personnes de son âge, Simone Grandjean parle avec difficulté, elle est aidée par une amie proche, une femme dévouée qui prend soin d’elle, et depuis quelque temps ses sorties sont plus rares.  Mais Simone à la différence de beaucoup n’a rien perdu de la flamme qui l’anime et qui lui a permis de survivre à l’une des périodes les plus noires de l’histoire de l’humanité. En effet,  à 19 ans à peine, elle fut victime de l’un des engrenages les plus barbares du XXe siècle : elle fut déportée en camp de concentration.

À l’époque jeune habitante de Cluny, elle est arrêtée avec sa mère pour faits de résistance en février 1944. Son père est arrêté dans la même journée à seulement quelques heures d’intervalle. Elle est ensuite emmenée dans la prison de Montluc, un fort atroce où se déroulent tortures et exécutions, et où elle partage avec sept autres détenues une cellule exiguë de 1 m 80 sur 2 m 50. Elle se souvient non sans émotion combien les conditions de vie y étaient dures : « On n’avait pas d’eau, rien pour préserver l’intimité, il y avait tellement peu de place qu’on devait dormir assises, la tête sur les genoux ». Mais ce lieu sinistre n’est qu’une simple étape dans son voyage infernal : 10 jours seulement après son arrestation à Cluny, elle part pour Romainville. Elle est tout d’abord déportée au camp de Ravensbrück  puis à Mathausen où elle retrouve sa mère.

Le 29 avril 1945, soit plus d’un an après son arrestation et son internement, le camp de Mathausen est libéré et elle est rapatriée, par le biais de la Croix Rouge internationale, en Suisse puis en France.

Son état de santé est terriblement dégradé comme celui de tous les survivants de l’horreur à leur retour. Néanmoins, elle réussit à se reconstruire malgré la perte de son père, gazé à son arrivée au camp à cause de sa faiblesse physique, et celle de celui qu’elle appelle son « grand amour ». Et lorsque qu’on lui demande ce qui lui a permis de tenir et de se reconstruire elle répond avec une voix emprunte d’émotion « j’ai pu tenir grâce à des amis solides, des amis qui ne se sont pas dérobés ».  De ses amis, beaucoup s’en sont allés mais ceux qui restent étaient présents ce dimanche pour ce jour si important. La Légion d’honneur lui a été remise et j’ai eu l’honneur et l’immense plaisir d’avoir été convié pour y assister. C’est René Pernot, ancien déporté lui même décoré, qui le lui a décernée, accompagnée de la phrase consacrée « au nom du président de la République et des pouvoirs qui me sont conférés,  je vous fais chevalier de la Légion d’honneur ».

Une médaille ô combien méritée au vu de l’horreur que Simone Grandjean a connue mais aussi et surtout au vu de son engagement pour la transmission de la mémoire. En effet, elle intervenait régulièrement auprès des écoles et des étudiants jusqu’à l’année dernière pour raconter et transmettre son histoire, pour éduquer les valeurs que cette folle époque avait renversées : la justice, la tolérance et le respect de l’Autre. Un travail de la mémoire qui est essentiel, vital même, si l’on veut que les générations futures, ma génération comprise, grandissent et vivent avec l’idée que la guerre et la violence sont les aspects les plus abjects et les plus repoussants de la condition humaine. Une idée qui -comme en témoignent les événements actuels- est encore loin d’être commune.

Mathieu Auduc – Terminale ES

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